Frederika Fenollabbate


CE QUI S'ECRIT

Le romanesque, forme mouvante et multiple, est un chaos ordonné à partir duquel se construisent les humains, leurs passions et les mondes.
Pour comprendre un système, un pan d'univers, nos fonctionnements, il faut en sortir. Ce n'est qu'à partir d'un angle d'attaque extérieur, qui a un pied aussi dedans, que les choses s'éclairent. D'où la primauté de l'imagination et de la fiction. La critique de notre monde actuel ne peut se faire qu'à partir de l'élaboration d'un monde meilleur, celui-ci étant le point extérieur qui, seul, donne la plus large vision. Ce romanesque-là produit ce qui n'a pas de forme précise, avec la proposition d'une nouvelle intensité de vivre, une recherche où la vie, ses combats contre l'entreprise des pouvoirs de destruction, l'écriture et la passion humaine, magnifique et tragique, se rassemblent dans la même chose, un tissu chatoyant d'impressions vives qui changent à chaque instant pour durer dans un pur présent, contre la mort et le temps...




COMMENT CELA S'ECRIT

Écrire c'est refléter le monde. Pour être ce pur miroir, il faut soi-même complètement se vider. Mais c'est du monde aussi que je suis faite. POUR ECRIRE, JE ME VIDE DU MONDE. Il y a là-bas, très très loin de moi, un lieu qui n'existe pas auquel je suis branchée en permanence. Ce qui fait qu'aussi il est au plus proche de moi. Ce lieu n'obéit pas à l'espace-temps. Je ne sais pas de quoi il est fait mais c'est par les sons qu'il se donne à moi. C'est une grande masse blanche, mais pas lumineuse, pas irradiante, plutôt mate, absorbante. UN DESERT QUI M'ABSORBE, oui c'est ça. Ce que l'on nomme tout platement : le silence. Alors vidée je deviens la surface lisse trouée à moi-même. Et là-bas, la masse blanche va peu à peu se cribler de trous. Elle va se secouer de spasmes orgasmatiques, et elle va laisser filtrer un mot, un son après l'autre. Un crible. Un crible qui entre en résonance avec le crible que je suis moi-même devenue. L'ECRITURE ET L'EROTISME C'EST LA MÊME CHOSE. EN CE QUE CE SONT LES TROUS QUI LES FONT. Les orifices du corps sont plus faciles à comprendre que les orifices de l'écriture proprement dite. Or je suis sûre qu'ils fonctionnent d'après le même modèle. L'orifice corporel troue un passage aux nerfs, aux vaisseaux sanguins. C'est par ces passages que vous et le monde entrez en communication. Quand j'écris, c'est pareil. MON ECRITURE S'ECRIT AVEC MES LARMES, DE PLAISIR ET DE DOULEUR, ET AVEC MON SANG. Je suis la cible. La cible du monde, des cris de plaisir, d'amour, des chants de torture, des images de beauté verdoyante et des images horrifiques de tous les permafrosts, sous forme de gel ou pas, passés et à venir. L'ORIFICE CORPOREL ET CELUI DE L'ECRITURE OPERENT PAR TORSIONS. C'est leur mode. Tension, torsion entre le dehors et le dedans, l'avant et l'après, la vie et la disparition, l'amour et le désir... Si je veux écrire c'est pour les vivants de demain, mon écriture ne s'imprime pas aujourd'hui, aujourd'hui c'est déjà trop tard. AUJOURD'HUI EST LE RESIDU DE CE QUI EST MORT. Le temps n'opère qu'en deux mouvements, mort/vie vie/mort des instants qui s'écoulent. Le troisième, dans l'affaire, c'est vous. C'EST VOUS QUI DEVEZ DEVENIR LES TROUS VIDES PAR LESQUELS CA PASSE, CA FILE EN FLUX. Cribles. Tant qu'on n'aura pas mémorisé, c'est-à-dire mangé presque un par un, les morts du gel et du feu, les nouveaux mots ne viendront pas. Peut-être faut-il faire un contre-feu, comme le dit une certaine technique contre l'incendie. Dresser une machine de feu et de gel réunis non de destruction mais d'amour. Dans la virginité. Et ça c'est politique. COMME TOUTE ECRITURE VRAIE EST FORCEMENT SEXUELLE, ELLE EST FORCEMENT POLITIQUE AUSSI. Il est plus facile d'accepter qu'on finira tous dans un trou que l'idée que nous sommes un trou fait de trous. Et se maintenir là. Comme le fait la vierge mentale que je suis.