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EXTASE

Par l’acte d’amour où se brisent nos propres contours, nos individualités se délitent dans l’échange communiquant. Extase nous dilue. Nos corps... nos volontés, Extase les détruit. Sous l’unique étoile toute-puissante des plus folles pulsions, en leurs jeux radicaux qui nous mélangent, corps et volontés meurent à l’unisson. Ne sommes plus traversés que par un faisceau unique, plus qu’une seule trame qui lance, Pulsion. Nous brasse ensemble, c’est elle qui nous fout. Unis par ce qui renverse la trajectoire linéaire et déterministe de la biologie et de la convention. Et les corps ne sont plus propres, ne sont plus. Extase nous délivre du corps et de l’identité, prisons rassises. Morts en cela, nous qui aimons les jeux humiliants et honteux par quoi on s’élève à l’indistinction souveraine de la chair. Extase nous délivre. Ne devenir plus que... chair. Le puits sans fond... Abysse du charnel. Advient la chair.

Libérés de nos corps propres, nous sortons du temps mondain, le linéaire. Et tombons ensemble dans l’indéfini du Temps. Oh ! que cela dure toujours ! Cette impression d’éternité où avec lui je meurs... Extase qui nous ravit, libère du temps. Une sensation plus vive que tout, d’inceste, par où se signe et se serre le nœud du renversement. Dans l’entrelacs des lignes qui conjoignent, nos êtres exultent et ne sont plus que ça : L’Extrême Tension. Êtres se déversant les uns dans les autres. S’échangent. Quand meurt le temps. Alors on entre dans la tension indéfinie. Où chaque seconde n’est plus que la morsure sur les squelettes que nous serons.

Vœu pieux, jamais réalisé encore... faire durer Extase jusqu’à l’indéfini des temps. Au-delà du supportable et juste en deçà de la mort. Y rester... plus que longtemps. Pourquoi à chaque fois lui ou moi on l’interrompt ? Faisant que ça se précipite et vient le moment de l’éclatement. Avec la montée de l’orgasme. Extase, l’orgasme l’interrompt. Avant, pendant, après... l’orgasme. Voici la chute de nouveau dans la linéarité du temps. Chute après L’Extrême Tension. C’est le pauvre soi-même qui déclenche l’orgasme. Quand devient insupportable la tension qui est trajectoire sans visage de l’élan pur, Extase. La durée d’Extase se définit par ce que l’on peut en supporter. Sa durée, relative au supportable. Si cela pouvait se supporter indéfiniment, elle durerait indéfiniment. Vraie vie, Extase... Qui ne pourrait être qu’au-delà du supportable.

L’insupportable sublime où non seulement l’on voudrait rester toujours mais encore ne vivre que pour ça. Extase qui nous déconstitue dans ses voiles destructeurs, qui nous défait magistralement. Plénitude du rien, délivrés de tout carcan... Volonté, souhaits, projets, désirs... morts. Plus rien n’existe quand tout est résolument. Tension d’un jouir où, pleins de sale, on passe l’un dans l’autre à n’en plus finir. La vie, tension incalculable du mouvement du jouir, ad aeternam. L’éternité dans le creux de ma main, au bout de mon gland plus vrai que nature puisque c’est celui du pur mental de ma définition. Pulsion. Souveraine Pulsion par l’appel irrésistible au-delà de tout bien. Par-delà bien et mal ? Nietzsche parle de la pulsion. Pulsion détruit tout ce qui dès lors montre sa véritable face, simple accessoire et écran, jetés par dessus bord. Alors enfin exulte ce qui bat au plus fort. Extrême. Plus intense que tout ce qui peut se sentir et connaître par ailleurs, Extase est le réel. Quelque chose qui n’existe pas mais par quoi, et lui seul, tout vit, justement. Le choc abrupt de la vie pure, nudité éblouissante du réel. Extase, Extase... Ton prénom c’est Pulsion.

Mais voilà que toujours ceint la gifle de la limite. Recul devant la déchirure suprême. Peur de mourir. N’étant que le travestissement de la peur de se noyer, de se dissoudre dans l’écoulement radical d’un élan plus fort que tout. Peur de mourir qui n’est que la peur d’elle, Extase. Et la rusée raison intervient, veut faire croire que non, ce n’est pas ça, qu’il manque quelque chose. Et dans ce trop plein au-delà du plein et du vide, se dresse la figure mensongère du manque. S’érige la barrière du désir. Quelque chose se sépare de moi et se met en quête de ce qui lui serait extérieur. Phallus en quête d’une jouissance. Morcellement pour ne sentir qu’une seule partie du corps, que les organes des sexes. Ce qui va de paire avec le leurre de la mise en place des images fausses, les sentiments.

Manquer c’est faillir. Faillir de l’extase. Faillir de la jaculation frénétique, soutenue, jouir à n’en plus finir. Quand, soyons clairs, la chair se connecte direct au corps du monde. Extase, qui atteint hommes et femmes qui ne se cramponnent plus ni à leur sexe ni à rien. T’interrompt soudain la volonté de revenir aux définis des sexes, des organes, des limites, des corps, ces crampons !

Vite, redescendre sur la terre, sortir de toi, Extase insupportable. Alors, vouloir se faire croire à soi-même qu’on manque. Quand ce qui manque justement c’est soi-même et que c’est ça précisément, ce manqué à soi-même, le nectar pulsant de la vie. Extase insupportable, tracé de la pulsion pure, l’appel incontrôlable de jouir sans fin pour rejoindre ce qui n’a pas de nom et ce qui échappe au reconnu.

Le reconnu enchaîne aux contours fermes, à la propriété et à la propreté de la forme. Quand l’extase libère de ce faux visible aliénant. Hors du monde vain, les très inutiles art... autre chose que le visible aveugle, musique... autre chose que les sons signifiants, littérature, autre chose que les mots sans saveur de n’avoir qu’un seul sens. Ce qu’on appelait l’invisible. Autre chose, l’invisible, le sans-nom. L’invisible, l’échappée du propre, pure pulsion... Comme une nostalgie de l’immédiateté primitive. Le mythe est la déchirure opérée sur le sans-nom. Car qu’est-ce que la pulsion ? Sinon ce qui de soi-même ne se connaît pas, l’incontrôlable invisible qui fait être. Donc l’invisible n’est justement ni religieux ni transcendant. Immédiat de la pulsion, c’en est même le contraire. Accroc dans le tissu des conventions, invisible comme immédiateté du cœur, pulsation de ce non-lieu central qu’on appelle sexe.

Le sexe ne discourt pas. Il acte.

L’immédiateté de sa prise ne se réfère à aucun don. Mais signe le pouvoir absolu de l’abandon. Quand s’abandonne le désir d’être, pulse l’être, pure pulsion. Vraie vie. Qui ne peut ni se donner ni se prendre. Gueule d’amour, je te crache dessus et tu adores ça. La nuit, la nuit toujours. Pourquoi la nuit ? Pour que s’écrasent le nom, l’image, le son. Alors advient l’invisible. La gloire éternelle du sexe. S’écrasent les sujets sur les tables de jeux infinis. Jouer à touche-pipi ou à la roulette russe, où EST la différence ?

Douceur convoitée d’un écoulement infini. Les larmes du sexe surgissent du trépas des corps propres. Exit le désir. Montent sexe, art, littérature, musique... Excréments de la nuit la plus pure quand la pulsion s’invente dans une aurore n’en finissant pas de mourir à peine née.

Homme aimé, aimer s’en croire la putain. Elle qui aime en professionnelle, modèle de toutes les amoureuses. Aristocrates des passions.

Hommes de passion, on appelait dans les bordels d’antan les clients savourant les pratiques autres... Le neutre est leur genre. Le neutre, l’au-delà. Le sexe ne se trouve qu’au-delà des sexes. Comme la vraie vie se trouve au-delà du désir et du plaisir, au-delà du plaisir et juste avant la mort. Aller au-delà même du sens des dites pratiques sexuelles. Nuit absolue, plus aucune définition de pratique n’existe. Femmes et hommes de passion ne veulent ni avoir mal ni faire mal. Être... le... mal, c’est tout. Le mal c’est la dissolution. Mal, invisible, pulsion. L’éternité du pur moment quand plus rien ne se décide.

Aucune cravache ne peut fendre la peau aussi bien que l’immédiateté radicale d’un souhait qui meurt. Quand même la volonté de jouir se brise, c’est là que ça devient... Enfin.

La putain n’a pas d’autre volonté que celle de gagner de l’argent. Libre et parfaite, elle n’a donc aucune volonté propre, être d’aucune décision. C’est comme ça qu’elle se coule dans le seul caprice de la puissance absolue de la pulsion. Pas la sienne, celle du client. La putain, à la place de ses pulsions, a le goût exclusif du travail bien fait. C’est la plus grande travailleuse qui soit, respect. Elle le fait de tout son corps, elle, seule à ne pas être divisée, pas séparée de son activité. Dans ce monde d’esclaves, la seule à peu près à y échapper. Alors femmes de passion se voient en putains. Pour cette soumission à la pulsion. Mais elles, outre le goût du travail bien fait qu’elles réalisent en jeu, engagent leur pulsion. En quoi elles participent de leur âme. Femmes de passion, attachées à connaître ce qui d’elles ne pourra se connaître jamais mais peut résolument se déployer avec la plus grande vigueur, mettent en jeu la fantaisie indissoluble de leurs caprices...

Fleurs de l’enfer, pourquoi êtes-vous si chaudes ? Sinon pour dissoudre toute forme constituée, toute individualité, toute prise de pouvoir. Le faux visible aliénant. La puissance du feu, où meurt la volonté de la femme de passion, fait exulter son être. Proche et loin des professionnelles du monde, putain en enfer. Dans le feu, toutes les formes diluées sont sur le point de se recréer sans cesse.

Agrippé au cul de sa reine qui ruisselle de chair et de fluides, pelotonné contre ses seins moelleux et enserré par les royales cuisses, son little boy flotte dans la pleine volupté de sa pulpe féminine. En quoi elle advient, matrice... Quand le futur encule le présent, dans le retournement du temps et des corps dissolus, la reine de l’enfer sodomise son little boy ; éternité du pur moment.

Frederika Fenollabbate