Où va le ciel ? Nulle part. Être mort c’est être nulle part. Il est mort le ciel alors ?
J’aime beaucoup ton sexe tu sais. Des lames, ces sons... c’est la musique. Coupé en tant de morceaux qu’on se sent tout uni, uni de coupures. Le temps, cette lente coupure, m’achemine vers la mort. Mes morts me réclament. C’est pour eux que j’écris. Comme Stendhal écrit pour celui venant de naître deux pâtés de maison à côté. C’est pareil, non ?
Les tombes parlent, il suffit de les voir et croire ce qu’écrivent les tombes. Ceux que vous êtes, nous l’avons été. Ceux que nous sommes vous le serez. Gloire à la grammaire absolue des tombes ! Douceur venimeuse du changement des temps, chatoiement doux-amer des verbes conjugués. Comment apprendre mieux que là à conjuguer ?
Je me dois de me conjuguer tout le temps. Nuit et jour. A qui me plaît à qui je plais. Nous... se conjuguer. Amour trop ardent du temps et du verbe pour résister à l’appel infernal de l’éternelle conjugaison. Les joues... lisses d’angoisse et de désir. Avant, après, pareil. Désir, angoisse, pareil. Angoisse et désir nous conjuguent dans un tremblement. Femme au tremblement des lèvres impeccables que seul ton désir dévoile. Tu sais ; celles qui ruissellent encore pour toi. Le foutre conjugue comme un diable, simplement parce qu’il n’arrête pas. Peur de quoi ? De mourir ou de baiser ? La conjugaison des temps c’est faire l’amour. Faire l’amour se conjugue et le temps achemine à la mort. Les horloges sont menteuses, rien ne vit au fil des horloges. Ce qui ne vit pas ne peut pas mourir. Alors la plupart n’écoutent que les horloges. Mais si on ne meurt pas, on ne vit pas. Les amoureux des conjugaisons veulent vivre. Les tenants des horloges les font pleurer. Voilà pourquoi le foutre de mes lèvres pleure parfois.
Mais heureusement il y a les gamins. Gamin des rues aux oreilles taillées en pointe je suis là pour... te tailler... en crescendo de ces caresses d’où tu ne reviens pas et tu ouvres grand la bouche. Sans savoir que je peux te pénétrer par là. Et même par l’infime trou d’où sort ton sperme ; qui le vénère le plus, toi ou moi ? Les liquides, émollients, j’aime boire de l’eau parce qu’elle me rappelle les foutres. Rien que ça. Et le vin, bah seulement s’il y a de la ciguë dedans. Pourquoi se suicider puisque la mort intervient forcément ? Pour s’en croire maître ou pour jouer avec elle ? Quand je regarde le crucifix j’ai l’air méchant. Quand je regarde la fosse où va descendre le cercueil, je me mets à rire aux éclats. Mauvaise je le suis jusqu’au fond de mon âme : une culotte rose avec au milieu ce nœud noir appelant les doigts d’un homme qui ne serait pas un enfant. Combien d’hommes et de femmes sont-ils âgés en vérité de plus de cinq ans ? Quand je regarde la fosse où va descendre le cercueil, je me mets à rire aux éclats. Mais lui, lui, ça été bien différent. Lui le premier que j’ai vu mourir, le premier homme aimé. Il n’est pas descendu dans la tombe pour moi... Il s’en est parti à la mer. Je suis allée à la plage, la nuit, pour le suivre. Les larmes me brouillaient la vue. Elles me donnaient une lune énorme et dedans moi quelque chose s’est déchiré. D’un coup sec et s’en est allé de mon corps. Le corps brisé j’ai vu cette chose sortir de moi, dans la vision brouillée par les larmes sur fond de mer étincelante au clair de lune. La Lune... c’est mon soleil. Je ne vis que nuit. Le jour je fais ma nuit. Mais comme le jour les gens travaillent, je me trouve seule le plus souvent. Personne pour faire la nuit en plein jour. Et quand la nuit vient, trop fatigués ils dorment. C’est bien normal. Le normal m’asphyxierait si je n’y prenais pas garde. C’est terrible, le normal. Il veut me tuer tout le temps. Mais le temps est à moi, je ne le veux que pour m’acheminer purement à la mort. Le temps n’est que coupure. Coupée en mille morceaux, je suis entièrement unie par ces coupures. Et dedans ça coule de partout en moi. La question ce n’est pas soit dedans soit dehors, ni entrer ni sortir. Quelle est la question ? a demandé Gertrude Stein avant de mourir. Elle a encore demandé quelque chose. Non, cette question est une affirmation. Elle était dans le vortex du temps, quand avant c’est après. Elle passait dans la mort. Ce que vous êtes, de la matière, disent les limbes, nous l’avons été, mais autrement. Ce que nous sommes, du néant, vous le serez, mais pas autrement. Les limbes de l’avant parlent donc comme les morts. Ce qu’il y a avant se conjugue comme ce qui vient après. C’est terrible mais c’est ça le sel de la conjugaison. Et la conjugaison est le moteur du sexe. Le sexe est le seul moteur du temps.
J’aime les hommes jeunes, les hommes tout court et les hommes vieux. Certains vieux me blessent l’âme à me faire trembler, je les regarde, ceux que je trouve beaux. Certains soutiennent mon regard. Certains me regardaient déjà. Aucun ne me demande de le suivre. Il a bien tort.
Les très jeunes garçons ont une invite incroyable : ils veulent faire ça tout de suite, dans la rue, derrière un arbre, n’importe comment. Leurs joues sont toutes rouges, ils bandent tellement qu’ils veulent ça immédiatement. Je crois qu’ils n’ont pas l’habitude encore de bander inopinément.
Pour les vieux c’est trop tard, ils croient. Pour les jeunes c’est trop tôt, ils croient. Comment voulez-vous conjuguer avec ça ?
Les hommes tout court, le meilleur âge, je rends grâce...
Mon premier homme ne m’a rien appris d’utile sinon qu’on peut mourir de chagrin, mourir pour de bon et que le seul vrai chagrin c’est quand meurt quelqu’un qu’on aime. Mon premier homme aimé est mort et je ne suis pas morte. De quoi était fait mon chagrin ? De quoi je suis faite ?
Mon armure est imprenable, vous vous battez mais vous n’y pouvez rien. Elle est imprenable pour la seule raison que je n’en ai pas. Un masque de peau à faire trembler mes mains quand du fond du ciel je te regarde. Mon regard à la fois prédateur et proie. Morte j’étais après, morte je serai avant. La grammaire des tombes me pousse à vouloir faire l’amour tout le temps. Conscience trop vive de la mort. Pouchkine est vivant, je l’ai rencontré hier après-midi dans le métro. Tout contre un jeune garçon, il lui parlait à l’oreille. Et ce qu’il lui disait faisait trembler de joie le garçon. Par devers lui un sourire lui poussait du dedans et venait éclairer son long visage. Émerveillé par ce que lui disait Pouchkine, c’était trop bien, il en raffolait. J’ai pleuré de voir le lien magique et plus fort que tout entre lui et le garçon. Un jour, Pouchkine était mort. Maintenant, dans le wagon du métro traversant des arrondissements de Paris, il est vivant. Pouchkine je suis comme toi, je suis noire. Peau blanche et chair noire. La chair est le tableau magique du sexe, noir puisqu’il est la nuit suprême. Écrit noir sur blanc.
Mon corps se purifie à mesure que les foutres le souillent. Une virginité qui me pousse à aimer toujours plus. A n’en plus savoir d’où coulent les larmes, des yeux ou des lèvres. Trop noirs les yeux, trop roses les lèvres. Et dedans ça brûle. Le feu de mes yeux. J’en crache des mots. Mais ma bouche est occupée à autre chose... Alors les mots sortent par les autres lèvres. Tu sais, celles qui ruissellent toujours encore toujours pour toi. Mon diable. De ces lèvres qui parlent. Et leur langue est amour, leurs mots foutre d’amour. J’ai faim de toi comme tu as faim que je te mange. Notre faim est voracité où morsures ne suffiraient pas. Alors doit se créer le danger suprême. La sorcière à ta naissance a écrit sur ton front que tu m’appartiendras. Tu es qui ? Dans le troisième œil qui orne ton cul, par ma main devineresse d’écrivain, je te pénètre à t’en faire mourir.
Où va le ciel ? Partout. Être mort ce n’est pas être rien, disait Gertrude Stein. Être mort, c’est donc être partout à la fois. Le ciel est partout. Mais le ciel, il est mort alors ?
Pourquoi, s’il est mort, le ciel, j’ai tant envie de me broyer dedans ? Oui parce que c’est ça que je veux dans le fond, fond qui n’existe pas, me broyer dedans. J’ai cru qu’on pouvait me broyer. Impossible. L’impossible est maintenu parce que sinon le mensonge des horloges éclaterait en plein jour et tout le monde mourrait d’un coup. Dévastée la planète. J’en rirai aux éclats quand ce jour adviendra. Parce que morte je l’aurais été déjà maintes fois dans le vortex de la conjugaison, mon désir insatiable, virginité imprenable, armure de mes dents. Je te mords la langue et tu aimes trop ça. Quand fesses de femme se penchent sur ton visage qui se meurt dans l’attente du plus grand effondrement, qui d’elle ou de toi ? tomber ensemble dans le renversement temporel. Ce que vous êtes je ne l’ai jamais été. Ce que je suis vous ne le serez jamais. Ce que dit la tête de chacun. Malheur d’être nés, d’être nés séparés. Alors la passion s’est inventée : Je ne veux pas t’avoir mais comme je t’aime je peux t’être. Et pour t’être, il faut bien que je te broie. Comment faire autrement ? Te broyer, ton ciel serai. Et m’assoir sur ta face à la faire ruisseler... Nectar, maître mot de la passion assassine. Qui ensemble nous foudroiera, mon adoré. Rien d’autre que le plus follement désiré s’appelle adoré. Donc adorer veut dire que se déversent les nectars... Et bien sûr maintenant j’ai trouvé ce qui peut broyer. Ces nectars que produisent les sexes. Pour être broyés, se noyer dans l’indéfini des nectars... Substrat de la conjugaison. Toi mourir en moi. Moi mourir en toi. Ne pas s’avoir, s’être.
Frederika Fenollabbate