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BALADINE

Baladine ne fait rien d’utile au monde. Doit-elle en rire ou en pleurer ?

Ses pleurs sont des larmes acérées. Et ses rires, des éclats tendres. Il arrive des fois où dureté et tendresse se mélangent. Si dégoût trop violent pour être pleuré, ses rires sortent en sanglots. Mais si la volupté la déchire tout en la comblant, elle a alors ce visage d’extase... Au-delà de l’émotion, comme au-delà de la vie. La vie, indéfinie composition, ensemble composite où s’imbriquent et se côtoient des éléments divers, épars, trouvant connexion pour s’assembler. Comme un tableau. La vie est un tableau. Donc tout ce qu’on voit est tableau. Pas seulement ce qu’on voit mais aussi ce qu’on touche, renifle et mange. Et l’intensité ne se touche, ne se renifle et ne se mange que si on saisit la vie en cette indéfinie composition ; ce que peu de gens font. Tout est tableau pour les vivants vivant. Dès lors seule la nourriture en tableau apaise vraiment la faim. Tout est tableau, la vie c’est l’art. Pleurer et rire en même temps. Pourquoi Baladine, pourquoi ? Jamais rien ne peut se réparer. Le tableau se restaure mais pas le reste. Quel reste, si tout est tableau ? Ce qui est mort sans être mort c’est-à-dire ce qui existe sans être vivant. Ce qui existe sans être vivant ne peut pas se réparer. Il reste en travers des sexes qui se mettent à puer parce qu’ils ne peuvent pas hurler. Les yeux qui ne pleurent jamais sont des yeux qui pourrissent. Les sexes qui n’aiment jamais sont des sexes qui pourrissent. Il faudrait apprendre à hurler, à aimer convenablement. Et Baladine s’entraîne, elle rit, elle pleure, elle aime, ce qui l’occupe beaucoup. Car Baladine n’a rien d’autre à faire, rire, pleurer. Aimer.

Baladine, inutile au monde, a mâché le monde jusqu’à plus soif. Ses lèvres n’en sont pas restées amères mais le monde, lui, l’a rejetée, elle, avant même que de l’avoir ingérée. Son inutilité lui est désavantageuse sur plusieurs points. Elle ne les connait pas tous. Si tel était le cas, cela ne lui serait plus désavantageux. Mais elle risquerait de tomber dans l’utile. Inutile... Baladine un déchet ? Mais quel sorte de déchet dont la source n’a pas été ingérée.

C’est comme s’il y avait toujours auprès d’elle un père et une mère pour veiller à ses besoins, à sa paix. Sauf que de père et de mère, il n’y en a pas. D’emblée Orpheline. Ce problème serait réglé si elle se laissait adopter. Mais elle ne le veut surtout pas. Car alors elle leur serait utile, et ce serait contre-nature. Sa nature d’Orpheline, d’Inutile. Pourquoi elle a tant pleuré quand son premier homme est mort ? Ensuite elle a pensé à lui tous les jours. Sans compter, il lui avait appris la volupté et le désir. Sans compter, il lui avait désappris comment y parvenir. Elle lui a en voulu à mort d’être mort sans le lui avoir appris, c’est dire à quel point elle a été triste. Mais comme il était déjà mort, sa tristesse n’a pas pu le tuer une deuxième fois ni le faire revenir. Elle a compris que la tristesse n’a aucune valeur. Et personne ne peut rien lui apprendre puisque personne ne peut faire revenir un vivant de la mort.

Sait-on ce qu’aimer veut dire ? Non, pourtant on aime quand même. Sait-on ce que c’est de mourir ? Elle non plus, pourtant on mourra tout de même. Tous les mêmes, on mourra ? Non, ce n’est pas vrai. Certains meurent dans le calme et la paix, et d’autres dans la tourmente. Son premier homme est mort dans la guerre et la paix en même temps. Dans des douleurs affreuses mais en faisant l’amour pour la dernière fois avec une femme, cette presqu’inconnue qui dès lors pouvait toutes les incarner. Mélange sublime destiné à l’exultation suprême de la vie jusque dans la mort donné par son premier homme. Quintessence de la composition, ce par quoi le tableau prend vie.

La mort en acte est une présence. C’est complètement idiot de métaphoriser la mort en absence. Rien n’est plus faux. La mort en acte est hyper-active, hyper dans le sens qu’il prend dans "hyper-morale" de Bataille dans son texte sur Emily Brontë. C’est incroyable de voir que ce texte sur la passion amoureuse est l’un des seuls parvenant le mieux à saisir ce qu’est un écrivain. Hyper, qui se dépasse dans son retournement et dont le retournement, dépassé à l’infini, en revient à son contraire en même temps qu’à son aval. Tout n’est qu’une question de circuit, le circuit des ions négatifs et positifs qui font l’amour incessamment dans toutes les parcelles de la vie et de la mort.

Quintessence du tableau, l’inutilité ruineuse...

Chez Baladine, c’est à quatorze ans que s’est vue pour la première fois cette profonde, désastreuse inutilité. A ce moment, fierté, trouble et joie l’ont envahie. Les ennuis ont commencé plus tard. Quand s’est décidé de mettre en pratique l’inutilité. Car celle-ci est très active ; c’est fou tout ce qu’elle peut faire de son étrange manière. Souvent, il faut le dire, Baladine en est exténuée. Fatiguée de ne rien faire du tout. Rien pour les autres, quand à eux elle se dévoue corps et âme. Oui, il est bien ici le problème. L’entièreté de sa (non)-activité, ce qui est l’efficacité singulière de l’inutilité, ne lui fait rien produire d’utile. Pas d’activités séparées donnant des produits dérivés qui pourraient s’échanger avec les autres. Les autres ne se voient pas entre eux, ne voient rien, le regard fixé sur ce qu’ils s’échangent. Baladine les voit, presque jusqu’à en arriver au point d’aveuglement. Il y a des jours où elle préfèrerait d’ailleurs en être aveuglée, ça la reposerait. De toute façon, aveuglée ou non, elle les voit toujours mais eux ne la voient pas. Forcément puisqu’elle est inutile.

L’amour dans tout ça, à quoi ça sert ? A renforcer d’autant plus son credo, sa foi déroutante dans l’inutile. Seul l’inutile est pour elle vivant. Dès l’enfance elle a aimé observer les hommes. Le premier sexe de garçon vu, à la plage, nuit de pleine lune. Elle a eu l’adresse alors, sans doute convoyée par les rayons de lune, de regarder en même temps son visage. Il faut toujours regarder en même temps le visage d’un garçon quand il vous montre son sexe. Alors on sait tout, ou presque, de lui. Bien sûr on ne peut rien savoir de personne. Juste quelques petits traits qui s’échappent à un moment donné et puis s’en vont mourir. Elle a perdu un peu le sens de l’odorat, il est vrai. Mais elle a gardé le sens d’une primale odeur, celle du sexe. Après l’amour elle aime qu’en viennent à se confondre l’odeur de son sexe et celle de son amoureux. Elle pense que ça sent lui alors que ça sent elle. Les liqueurs de son cul lui sont toujours très agréables. C’est le sens de l’ouïe qu’elle aimerait un peu perdre parfois. Pour ne pas entendre les bêtises des autres. Car tout ce qui est utile lui est bêtise, pénible. Et comme la plupart des autres ne font que ça, puisqu’ils font, elle s’en fatigue à mourir. Hélas, elle ne sait pas fermer les pavillons internes de ses oreilles. La facture de l’inutile aiguise les oreilles, petites oreilles écorchées. Pourquoi y mettre les doigts tout le temps ? Sans doute par envie de faire l’amour. Sachant que les autres activités n’en sont que les produits dérivés peu ou prou falsifiés. Justement parce que ce sont des activités.

On pourrait déjà la pendre rien que pour ça.

Mais ce crime affreux, au monde être inutile, en cache un autre encore plus grave qui en découle certainement. Le chef d’accusation le plus lourd envers Baladine, c’est qu’on ne peut pas l’échanger. On ne peut que la prendre, ce qui veut dire qu’en même temps de soi se déprendre. Prendre Baladine qui te prend... Exultation de tous les retournements, son corps alors se convertit en chair brûlante. Présence trouble, quintessence du tableau. Qui fait trop blanche sa peau. Trop sombre son regard. A la fois trop convulsive et trop malléable sa chair. Le regard noir où brille un éclat d’or quand, homme, tu la noies d’extase. Elle aime pleurer d’extase. Elle aime rire d’aveuglement. Elle aime avoir peur. Elle n’aime pas être triste. Elle a essayé d’apprendre à être triste pour plaire aux gens, fabriquer de la tristesse comme un produit à échanger. Rien n’y fait. Trop tragique, elle ne sait pas produire la tristesse. Rires et pleurs mêlés, l’embrassade des ions positifs et négatifs, tout en elle n’est que circuit, extase de l’inutile. Elle sait séduire mais elle ne le fait pas. On ne pêche que des avortons en séduisant. Voilà pourquoi ce n’est pas intéressant. D’ailleurs elle n’aime pas la pêche. Certains quand ils la voient la prennent pour une chanteuse. Elle aurait aimé chanter mais ce qu’elle aurait préféré faire, si elle avait été utile, c’eût été d’être fleuriste. Et elle aime tant les jardiniers ! Forces brutes, ils la plongent dans le rien de la pensée. Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, suprême scandale, c’est de se sentir enveloppée par la passion d’un homme et par son désir. Et le mener aux confins d’elle-même, quand elle n’est plus que Chose, ou déchet. Un jour un homme l’a prise et aussitôt l’a conduite vers un autre. Tel était le désir de Baladine. Les hommes comme ça savent que leur phallus, il ne faut pas trop y croire quand même. Que c’est évanescent, à la fois plus absent et plus présent en vérité que la mort. C’est pour ça que dans L’amour est plus froid que la mort Fassbinder a mis en amour une femme avec deux hommes.

Vénérant la très sainte verge, Baladine n’y croit pas. Sa vénération est donc véritable et sincère. Profonde... comme la gorge... La vénération et la croyance sont choses différentes. Ne croyant pas à la très sainte verge, elle n’a de cesse de la faire advenir. La vénérant, elle n’a de cesse de la faire disparaître. Double mouvement, la guerre et la paix enchevêtrées. C’est pourquoi Baladine n’est pas idolâtre.

Je parle d’elle parce que je n’ai rien d’autre à faire. Sinon que d’offrir Baladine en pâture aux âmes froides qui peuvent la manger sans s’évanouir. Qui peuvent la plier à leurs caprices sans sombrer dans la déprime. Qui peuvent jouir de moi, qui le veulent ardemment. Parce que...

quand l’Orpheline aura craché tout l’amour qu’elle n’a pas dans le corps et que pourtant sa foncière inutilité lui fait produire à chaque putain de seconde me rapprochant de la mort avec vous, les moines défroqués, les charnels des ciels, les philosophes de l’humaine volupté, je viendrai à Lui. Amour. Par les mille doigts de sa très sainte verge, enfin il me brisera. En entier. Et je serai Baladine.

Frederika Fenollabbate