L’écriture est une folle qui dispense sa rigueur. À ceux qui veulent mourir pour elle à chaque demain. Mourir pour elle en vue de créer le miroir. C’est le combat. Ce n’est pas sur la Lune que se livrent les combats.
Ils croient saisir au ciel la lune, l’impossible. Mais c’est à l’eau. C’est foutu et c’est justement parce que c’est à l’eau, foutu, que peut la lune se toucher, s’atteindre l’impossible. D’un cœur ravagé. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. L’œil de la nuit, je l’ai gardé ouvert. L’œil de la nuit donne l’écriture. Mes yeux pleurent. Pas moi.
L’écriture est une folle très rigoureuse qui ne se comprend qu’à se dessaisir. Aucun outil, aucun ouvre-boîte ne peut l’ouvrir. La théorie n’est rien, ouvre-boîte rouillé quand il ne s’agit même pas d’ouvrir. Des mains vulgaires et maladroites veulent ouvrir la littérature. La littérature est l’Ouverture même. Vouloir l’ouvrir c’est la manquer. La vulgarité veut manquer. Pas moi.
Je livre le combat... Je ne sais rien d’elle, c’est pourquoi elle m’aime. Elle-même veut dire qu’elle a un miroir absolu, et c’est la mort. Je ne veux faire l’amour avec personne. Pas même avec l’écriture. Tu le vois, ce cadavre embaumé ? C’est moi.
Me rappelle plus quand je suis née. Mes parents non plus, sont morts. Qui s’en souvient ? De cette date jamais dite à personne. Personne. Le doute me vient sur ma naissance. Je me demande si la figure contemplée dans le miroir c’est moi. Et qui la contemple ? Je ne suis plus sûre que d’une seule chose, ce verbe contempler. Parce que cette figure me fait le même effet que le reflet de la lune contemplé dans l’eau. L’écriture est une folle qui dispense sa rigueur. À ceux qui savent dresser ce reflet et puis mordre dedans.
Je vis de la mort assassine qui fait le miroir de l’écriture. Cela serait facile et même commode de proclamer que je n’existe pas. Mais en vérité je n’en sais rien. D’ailleurs rien à dire sur mon compte. Néant. La Croix de saint André m’appelle de tous ses feux. C’est la mordre à pleines dents que je voudrais. Quand le doute, merveilleux ! me vient sur ma naissance. La littérature, l’Ouverture même. C’est quand l’ouverture de la chasse aux non-concepts ? Si ce sont de non-concepts, est-ce que ça veut dire dès lors qu’il n’y a ni ouverture ni fermeture ? Ou alors une ouverture permanente, l’Ouverture de la folle, vous savez... Vous savez ?...
Ne pas savoir ce qu’on va dire à la seconde suivante rend la seconde présente terriblement intense. Je sais que j’ai beaucoup aimé l’intensité en tout. Trop peut-être. Mais le trop ne me provoque jamais de vomissements. C’est le trop peu qui m’en donne. Il m’enchaîne à la table basse des trop humains que j’exècre. La survie peut être souvent une question de tempérament. Il y en a qui survivent sans être attaqués. Ils sont dans le trop peu. Trop humains exécrés, je vous enchaîne à la table puante de vos propres méfaits.
Pour vendre des œuvres d’art contemporain difficiles, un excellent marchand m’a dit (il dit aussi bien sûr qu’un bon artiste est un artiste mort) qu’il faut s’ouvrir le ventre. C’est imagé, un seppuku bâclé. Je le crois, je crois toujours les bons marchands, d’épices, d’art ou de cornichons. Mais pour écrire, c’est le cul qu’il faut s’ouvrir et pas en deux mais en cent mille. Et là, croyez-moi ou non, ce n’est pas imagé. C’est pourquoi, mes amis, j’ai les fesses qui pleurent de sang. Je goûte ce sang, doux breuvage, mais moins bon toutefois que sperme d’homme. Les hommes m’enchantent tant ils sont simples. La simplicité est de rigueur parce que l’écriture est fort complexe. Simplement de ne pas être imagée. J’ai pleuré toute la nuit. Veut dire que toute la nuit est sortie de moi, s’est répandue en larmes, mots inutiles qui pourtant sont très utiles, chers amoureux, à vous faire BANDER. Flancher.
Vous aimez flancher sous mes coups. Comme j’ai su écrire-vous frapper !
Je me suis endormie au petit matin quand de moi la nuit s’est exprimée. Exsangue et sans force, je n’ai plus rien pour vous frapper. Vous vous jetez sur moi croyant pouvoir me dévorer. Ne sachant pas que, endormie à rebours sur la Croix de saint André d’où je prends mon envol de liberté, j’ai mangé l’autre croix dès l’aube. La piètre croix qui enchaîne, celle que vous portez tous les jours sans vous en rendre compte. Mais je n’ai que faire de vos péchés. Car l’aurore pointe déjà. Elle va me faire exploser. Vampiresse, j’ai vécu les tourmentes des temps passés et à venir. Seul le présent m’épouvante. Le présent c’est mon soleil, c’est par lui seul que je veux brûler.
Mourir de ne plus écrire ? T’en fais pas, t’as le choix. Soit mourir soit filer aux Bahamas. Parce que si je n’écris plus, d’un coup je deviendrais très riche. Tous mes débiteurs, et ils sont nombreux et chacun me doit beaucoup, seraient contraints de me payer. Est-ce que j’arrêterai d’écrire pour mourir (ou aussi bien aller vivre aux Bahamas) ? Ou est-ce que je veux la mort et les Bahamas pour arrêter d’écrire ? Il paraît qu’il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Pourtant vivre c’est manger soi et l’autre à chaque seconde qui meurt qui se remplace par la suivante. C’est ça le drame. Le drame n’est pas la dévoration. Celle-ci n’est dramatique que parce qu’il y a ce remplacement des secondes les unes par les autres. Le présent est la plus grande prostituée qui soit.
Tuée la Fortune, Tu es le Temps.
Dire que j’ai vingt ans, foutaise ! Ces vingt années, justement, je ne les ai plus. Elles ne sont pas davantage derrière moi. Derrière moi, c’est-à-dire derrière ce que je peux voir de moi, il y a mon cul. Et l’on sait maintenant que c’est au cul que se trouve l’âme.
Ils sont tellement riches de leur misère, de leur vulgarité, de leur maladresse, que de tout ça ils ne savent plus que faire. Alors ça en bave de partout. Nietzsche mon Frère tu as raison comme tous les jours : les faibles vont détruire les forts. Les forts sont les plus vulnérables. La bave les atteint en plein cœur. C’est si facile, eux seuls ont un cœur.
Si on châtrait et excisait ceux qui n’ont pas de cœur et qui veulent ouvrir la littérature de leur théorie, ouvre-boîte rouillé, l’espèce humaine disparaîtrait. Et le reflet de la lune dans l’eau n’existerait plus puisque ce sont les yeux qui contemplent le reflet à donner existence à la Lune, la lune en tant que planète vue de la Terre. Il ne resterait que de la matière sans nom, terre et lune tout ça sans avoir à être nommé.
C’est pour le silence qu’on écrit. Le divin silence des choses qui se taisent à jamais. A jamais, j’aime ces mots, cela fait croire à l’éternité. La mort est très bavarde, j’ai lu ses mots de mes yeux. Quand ils ruisselaient de la face de Père. Comme moi j’étais sortie de lui sous moitié forme de spermatozoïde dans ce gêne qui à moitié me porterait, la mort sortait goutte à goutte de son antre de mort et s’inscrivait en ombres tenaces sur sa face de mourant donc aux narines pincées. Je hais les vivants qui ont les narines pincées, je vois des semi-cadavres. Et je les hais parce que je déteste qu’on fasse les choses à moitié.
C’est peut-être pour ça, voyez-vous en fin de compte, que s’oublie ma date de naissance. Ma naissance, j’ai voulu l’oublier. Je n’y étais qu’à moitié, moitié venant de la mère et l’autre moitié venant du père. J’aurais voulu naître d’un seul être en entier. C’est pour ça alors que je montre mes fesses à celui que je trouve le plus beau sur cette terre pavée d’immondices nommés humains, sacs d’ânes bâtés. Mais non, je ne suis pas remplie de haine. Mais seulement de vie. La vie ne fait rien à moitié. Même si les ânes puants pourraient le croire. Car si d’un côté elle donne la vie pour, de l’autre, la reprendre, cela certes ne se fait pas à moitié. Alors moi, double de l’écriture assassine où se tend le double miroir de la vie et de la mort, faisant la vie dans son double mouvement synthétisé, je deviens dès lors l’unique chose entière en ce monde très bas, sexe révulsé tête à l’envers sur la croix de saint André.
Frederika Fenollabbate