Dernières publications
Tous les textes
Espace privé


La Belva

La belva

Je suis un fauve qui pleure. Sais-tu comment pleurent les fauves ? C’est quand ils tuent et qu’ils mangent. Tuer, c’est leur pleur.

La poupée s’est cassée. C’était mon dedans. C’est en miettes et j’y crois. La poupée cassée, elles le sont toutes. Vos cerveaux sont des poupées cassées. Vous n’y comprenez rien. La main qui essaye de se saisir elle-même jette la poupée. Mais il ne faut pas jeter la poupée même si elle est cassée. Car elles le sont toutes, cassées, les poupées, c’est l’âme. Tu n’y crois pas ? Tu as bien tort. Tu aimes avoir tort parce que tu préfères être imbécile plutôt que joyeux. L’intelligence de l’âme c’est le ressort du cul quand il pleure. Il pleure comme les fauves. Ils dévorent. Une nuit eux aussi se feront dévorer. C’est la mort qui tient l’âme.

L’âme c’est la chair et elle dévore. Dévorer et se faire dévorer sont ses larmes, les larmes coulent-elles du dedans au dehors ou du dehors au dedans ? C’est à n’y rien comprendre. C’est pareil. Il y a un seul qui comprenne, il n’est pas mort. Je croyais que seuls les morts comprennent. Ils ont toute la mort devant eux et pour eux. Les vivants ne comprennent rien parce que leur vie n’est pas devant eux. Elle est derrière. Dans le cul de leur âme. Cela n’existe pas, l’âme, c’est pourquoi il convient d’employer ce mot. Les mots, ce sont des pelures ou bien des noyaux ? C’est facile, ce n’est rien.

Je suis pauvre, très pauvre, sans parure, rien qu’un masque. Comment se dire ? Autrement que par la foi ? Une foi démesurée dans la démesure d’une vie sans calcul qui me fait pleurer, dévorer, jouir et me lamenter sur le pauvre sort de ceux qui gagnent. Les pauvres. Ma haine est belle, elle est fantoche. Comme mon double qui ricane. J’ai eu un cadavre à porter.

Au commencement était le tube. D’où ça entre et d’où ça sort. C’est pareil je te dis, comme les larmes et comme les fauves quand ils aiment-quand ils tuent-quand ils mangent. La dévoration pourquoi ? Parce qu’au commencement rien que le tube. Le tube et le monde pareils.

Il y a eu les mots. Les mots sont du côté du travail d’un côté et de l’autre de la danse, de la musique et du malheur. J’appelle malheur tout ce qui ne produit rien, la vie pure. Les mots ont ordonné au tube de se développer en plusieurs organes, fonctions, formes bien organisés. Les mots ont appelé leur trouvaille : le corps. Le corps agit, il est mesurable. Il me fait exister. C’est par le corps que l’âme de mon cul troue sa place dans le monde.

Corps et chair de mon cul, l’âme, sont reliés. Puisque le corps n’est jamais que l’excroissance de la pensée charnelle du cul, ce trou, substrat du tube. Les femmes ont deux trous, c’est comme ça, je n’y peux rien. C’est pour ça aussi qu’elles aiment pleurer, les trous se répandent et les trous de leurs yeux aiment se remplir de larmes. Parce qu’au dedans d’une femme, ça pleure tout le temps. Les pleurs sont les mouvements et la vie du tube originel. Elles mouillent. J’aime pleurer et mouiller. Mon désir est un farceur qui voudrait se faire passer pour moi. Mais il n’est pas moi, il n’est que mon corps. Certes je suis le corps, je n’ai pas le corps. Mais être le corps encore ça n’est rien. Je veux dire que ça ne suffit pas. Et non seulement le corps ne suffit pas mais il est loin d’être près de la vérité. Si vous trouvez incorrecte ma phrase c’est que vous n’avez rien compris, et chaque fois je m’en étonne alors que mon corps sait que vous ne comprenez jamais rien. Oui mais le tube ne le sait pas. Voilà le problème.

Ma chair est le tube. Elle garde la mémoire. La mémoire est une catin. Elle te donne pour ce que tu payes. Moi je ne la paye pas. La mémoire je ne lui dois rien. Parce que putain je le suis moi-même. Le jour où l’on me devra tout l’argent qu’on me doit, je serai très riche, je partirai aux Bahamas et je n’écrirai, je ne dévorerai, je n’aimerai plus. J’aime pas aimer. C’est fatigant. Mais là je m’égare.

Égarée.

J’en étais donc au niveau de la connexion entre le corps, qui est langage du tube originel, et la dévoration, le tube originel. Entre la vie première et les jeux de l’amour et du sexe. La connexion se tient dans cette question : est-ce que je veux baiser tout le temps pour redevenir le tube ? est-ce que c’est le tube que je suis qui réclame ?

Je ne veux pas mourir, pourtant j’ai envie de mourir. Ce n’est donc pas la même chose vouloir et avoir envie.

Beaucoup d’encre de merde a coulé sur le désir et la mort.

On ne peut pas penser la mort parce que c’est elle qui nous pense. La mort est à l’origine du tube. Je suis sortie du ciel comme une merde céleste, chienne céleste, je suis une putain sans nom. Les putains sont de fortes femmes, qui s’usent plus vite que les autres. Alors moi qu’on ne paye pas, est-ce que je m’userais moins ? L’argent n’est pas la merde. Il est le vide symbolique qui au départ permet d’évaluer le désir et la jouissance. A quoi je mesure la force d’un humain ? A sa capacité de jouir. La seule chose que je demande aux hommes c’est de jouir. C’est pourquoi ils ne veulent pas de... ces mots, qui devant servir le travail, sont détournés, revenus à leur fonction première. Qui est de n’en avoir pas. Un tube d’où ça rentre et d’où ça sort. Sans plus d’autre qualification. Je ne sers à rien. La belle va... La Belva.

Frederika Fenollabbate