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Les anges de l’histoire (extrait 8)

Enfin, quelque temps plus tard, alors que Vladimir était sorti, elle proposa à Soledad le texte qu’elle venait d’achever et d’imprimer. Il se décolla de son ordinateur, s’allongea sur le futon pour lire tranquillement. Naude lui fit un baiser sur les lèvres avant d’entrer dans le bain qu’elle venait de se faire couler.

Boomerang n°34 Amour ou destruction ?

Fiora Glass

Des jonques et des fleurs

En fait, cette guerre, c’est quoi ? C’est la norme contre l’être singulier. La norme toute-puissante provient de toutes les couches, infiltrée partout. Elle ne provient pas d’une source unique mais irradie de là même où on ne l’attend pas et ce, de toutes les différentes strates du monde. Elle dispose de moyens considérables pour écraser l’être singulier, qui n’a plus le droit d’en être ; les réseaux et les mass media, la standardisation ayant atteint un stade horriblement élevé. Son arme : la terreur. Qui prend mille et une formes. La terreur submerge l’être, elle l’emplit en entier. Ne laisse pas de place en lui pour l’inconnu, le nouveau, la différence, l’invention, le vide... Seuls propices à la recherche de Soi. Chaque potentat joue de la terreur car ainsi les gens ne peuvent plus s’inventer, être eux-mêmes mais obéissent aveuglément sans même s’en apercevoir. La terreur a une alliée, l’idolâtrie. Terreur et idolâtrie, main dans la main, servent cette volonté de ramener à elle tout ce qui n’en est pas, tentant de combler par une Raison Première qui dans le fond n’est qu’un masque (religion ou argent) notre errance fondamentale de vivre. Au lieu d’être les sujets de leurs désirs par où seulement l’être peut s’exprimer, les humains sont devenus les esclaves des objets (ceux qu’on achète, ceux de l’idolâtrie religieuse intégriste, etc.). Par où se creusent les catacombes où s’ensevelissent, mort-nés, les réels désirs. Les objets-idées comblent artificiellement les trous, les trous qu’ouvrent en nous les désirs. Qui seuls nous ouvrent à l’autre. L’inconnu. La terreur a pour auxiliaire la haine du flottement, de l’errance, du vide... Tout planifier et obturer au lieu de flotter dans une jonque sans maîtres. Il faut créer de l’espace vide ! S’embarquer sur les jonques ! Redonner place à ce que tous, par peur et par soif de domination, veulent faire disparaître, l’inconnu. Créer une autre manière de vivre. Quelque chose qui ne propose pas la plénitude, le bonheur, ce qui est toujours avilissant et meurtrier en fin de compte. Mais que chacun puisse se créer son utopie propre. Qui soit radicalement inédit et neuf. Et le nouveau... c’est assumer... La Coupure. Ce que font les sociétés à idéologie, celles prétendant détenir la Vérité sans faille et continue, c’est de vous faire tomber dans un monde sans durée ni coupure. Ça c’est le néant. La mort définitive. C’est à l’opposé du vide, de la vie. Et de... L’expérience de la coupure... Vivre. C’est-à-dire se détourner des biens de quelque forme qu’ils soient.Car vivre c’est aimer et le seul moyen d’aimer c’est accepter... Le trou, la coupure, le vide par où l’on se recrée sans cesse. C’est donc accepter de mourir en tant qu’identité stable, de statut social. Et flotter dans l’inconnu et ne pas avoir de soi une image fixe. Mourir et puis avec les autres, se recréer et renaître. Alors, vous n’êtes pas dans le néant, la mort définitive de tous vos réels désirs, mais dans le vide. Tel une jonque à l’espace indéfini qui flotte et dérive.

Dès sa lecture achevée, Soledad poussa un soupir en fermant les yeux. Son sexe grossi gonflait le pantalon. Il se leva d’un bond, sortit précipitamment de la pièce. C’était le matin et il faisait si beau. L’eau dans la baignoire scintille de soleil. Naude allongée nue. Les yeux fermés. Innocente, montre sa chair dans son obscénité. Les oreilles immergées, elle n’a pas pu l’entendre. Il peut l’observer à loisir. Par moments, ses pieds dépassent un peu de l’eau. Ils remuent avec nonchalance, petits coquillages qui se bercent. Nue, se croyant seule, elle paraît virginale... Il s’avance au milieu de la salle de bain. Les rayons de soleil jouent avec l’eau et la peau de la femme. Elle se met à chantonner. Il entre sa main dans l’eau, la remuant doucement ; des clapotis effleurent les seins. Ouvrant les yeux, elle le regarde, sourit. De la main libre il dégrafe sa braguette. Braguette gonflée par le membre, il ne peut plus attendre. Elle s’arc-boute. Elle fait émerger de l’eau son pubis imberbe. Vladimir, quelques jours auparavant, avait voulu qu’elle fût presque entièrement épilée, ne maintenant que deux filets de duvet juste au bord des lèvres. Il commence à la caresser. Il s’approche tout près du bord de la baignoire. Le membre se place au niveau de la bouche tendue de Naude. Elle gémit doucement, le corps toujours levé, chatte donnée aux doigts qui la pétrissent. Il entend un bruit de clés. Vladimir surgit. Leur lançant à chacun d’eux un clin d’œil complice, il s’introduit dans leurs jeux sur-le-champ, baisse le pantalon de Soledad, lui donne une petite claque sur les fesses.
-  Plus haut , ordonne-t-il à Naude d’une voix douce.

Elle obéit immédiatement, s’arc-boutant davantage. Les gouttes d’eau sur le pubis blanc éblouissent Soledad. Il l’empoigne pour la retourner sur le dos. Sans préparation, s’introduit dans son plus petit trou. Elle crie un peu, elle se débat. Les deux hommes reçoivent des éclaboussures. Ils rient.
-  On garde sa position, ordonne Vladimir.

Elle s’exécute, jambes à demi fléchies, croupe tendue. Soledad la pénètre encore plus fort. Vladimir émet de petits soupirs de satisfaction. Il s’approche encore plus près. Les seins blancs, bien ronds, volumineux, vont et viennent sur l’eau, sous les coups de Soledad. Cela fait de doux bruits, comme une musique naturelle qui les enchante, les emporte ensemble. Il commence à y avoir partout de l’eau, le sol de la salle de bain éclaboussée allègrement. La main de Vladimir plonge dans la baignoire, effleure le pubis blanc et doux, entre dans le vagin. De l’autre côté, le phallus de Soledad va et vient. Là-dedans, les deux hommes, en elle, se rejoignent. Elle, elle ne semble plus rien voir, plus rien de visible en tout cas. Sait-elle ce qui se passe ? Ils la voient rejoindre un autre monde. La porte entrebâillée de ce monde, c’est le plaisir qu’ils lui donnent. C’est par cette porte qu’elle leur offre l’accès à son monde de délices, son jardin des plaisirs. Ce chaos matriciel de femme qui les fait bander encore plus fort, qui leur donne cet infini plaisir. Et là, au-dedans, en plein cœur du jardin, par-delà la mince cloison de chair, la verge de Soledad et la main de Vladimir se touchent, se caressent. En Naude, tout cela se rassemble et fusionne... Dans la mer du désir. Plus que d’appartenir à un homme ou à un autre, elle se donne à lui... l’océan opaque, étrange. Dans ces houles, les hommes eux-mêmes se fondent. Vladimir, tout habillé, le membre enfermé dans sa culotte, fait l’amour. Avec eux, mieux que personne. Vladimir a ce don...
-  Tu sens ma main ? Tu me sens dedans ? dit-il à Soledad.
-  Oui, oui, murmure celui-ci.
-  Eh bien, elle aussi, apparemment !

Dans l’état où elle est, elle ne peut pas savoir où est la main et où la verge et à qui quoi. Délices entre nous de se mélanger en elle. Délices de la faire ainsi se perdre elle-même encore plus fort. Au sommet d’un volcan en éruption, elle perd toute sa pudeur, elle n’est vivante que par Vladimir et moi qui la faisons mouvoir du dedans. Elle ne peut plus se connaître qu’à cet instant même où ma queue dans son petit trou, sa main dans son vagin, on la fait naître par le seul plaisir. Elle ne se connaît que par l’amour, elle n’est qu’amour. Cet instant de sa naissance... Elle saute et crie, l’eau s’échappe à flots de la baignoire. Soledad et Vladimir jouissent. Toutes les bouches de la femme conjoignent dans cet instant de volupté suprême. Elle n’est plus qu’une vaste bouche pour les engloutir, enfin en elle disparaître de ce monde infâme, rejoindre le ciel ou les profondeurs infernales de la terre, c’est pareil. Dans l’étreinte de la grotte interdite qu’elle leur a ouverte... À jamais.

Plus tard, dans la nuit, elle leur demanda s’ils ne désiraient pas faire un tour. Oui, ils avaient besoin de prendre un peu l’air, cela faisait quelque temps qu’ils restaient enfermés. Ils roulaient dans la nuit, recherchaient le lieu bizarre qu’ils avaient déniché en débarquant de la jonque. Vladimir au volant, Soledad à son côté avec son appareil photo manié comme un second lui-même, œil baladeur. La voiture, cellule de liberté, emplie du piano de Charlie Mingus, ondes sonores à la fois cérébrales et sensuelles, dans un mixte nostalgique. Elle atteignit bientôt des zones presque désertes. À l’arrière, au milieu de la banquette, Naude-Renarde avait remonté sa jupe, enlevé sa culotte, écarté les cuisses. Vladimir, ne tenant plus le volant que d’une main, dirigea la droite vers l’arrière, la posa d’abord délicatement sur la cuisse de la fille. Remonta vite, toucha les bords. Il s’exclama qu’elle ruisselait, qu’elle était la femme-fleuve. Elle gémissait de plaisir, plaisir de la caresse et de la parole. Le flash de l’appareil photo, posé sur le bord en cuir beige du Pick-up, inonda quelques secondes la banquette arrière. D’autres flashes suivirent. Renarde se renversa en arrière, ferma les yeux, gémit encore plus fort. Ironique et tendre, Vladimir dit qu’elle goûtait vraiment la musique, que ça lui faisait beaucoup d’effets. Elle rit. Soledad sourit et photographia Vladimir. La main de celui-ci ruisselait. Ils n’avaient pas trouvé le lacis de ruelles ce soir-là. Ce serait pour une prochaine fois. Brûlant de désir, ils firent demi-tour, rentrèrent vite à la maison. Trouvèrent le chemin du retour puis très vite celui du plaisir et de l’amour.

Vladimir leur dit que bientôt il lui faudrait partir. Qu’il n’en avait nulle envie mais le travail l’obligeait à s’absenter . Il reviendrait bien vite mais il ne précisa pas quand ; sans doute lui-même l’ignorait-il. Alors, une frénésie passionnée les embrasa encore plus. Ils ne voulaient pas, de cet état singulier, cette nacelle exaltante, perdre une seule miette. Et l’intimité grandissait, s’affinait, de nuit en nuit... De plus en plus souvent nus. La main de Soledad dans le vagin de Naude qui coulait à n’en plus finir. Tandis que Vladimir, caressant les seins de Naude, pinçait les bouts par moments, les tournait et les retournait. Guettant sur son visage la douleur, le plaisir. Puis, penchant la tête, il se mit à les mordiller. Et enfin les mordre. De plus en plus fort. Soledad la branlait avec furie. Vladimir de temps à autre regardait avec plaisir le foutre de femme reluisant jusqu’au poignet de son amant. Elle fermait fort les yeux, comme si elle eût peur. Sans doute avait-elle un peu peur, c’était ça qui était bon, les hommes se sourirent. Elle était partagée entre la peur et la confiance. Ils jouissaient en même temps de l’une et l’autre chose. Vladimir cessa de lui mordre les seins. Il approcha la bouche tout près de son oreille dont il prit le lobe entre ses deux doigts, l’étirant doucement. Il lui murmurait qu’elle était une petite fille ouverte à toutes les expériences, qu’elle ne connaissait ni le bien ni le mal, dans sa soif de tout connaître. Et ça la faisait tressauter de bonheur. Elle tremblait, le vagin coulait. La main de Soledad ruisselait encore plus de son foutre de femme jusqu’au poignet. Vladimir regardait ça, qui le faisait bander encore plus fort. Elle les aimait en entier et même au-delà. Elle les sentait du dedans, ils pouvaient le voir sur tout son corps emporté de sursauts, couverts de frissons, qui semblait se répandre à l’infini, perdre ses limites. Elle cria de plus belle. Tout d’un coup, trois énormes flots de jus sortirent de son vagin. Vladimir regarda Soledad, ébahi. Souriants, unis, ils se lancèrent un clin d’œil. Puis ils s’allongèrent tête-bêche mais le corps de l’un dans le prolongement de l’autre. Soledad, jambes écartées passées sous les cuisses de Vladimir, les têtes de leur phallus se touchaient. Naude s’accroupit devant. Ouvrant grand la bouche, langue pointée, elle passait à toute vitesse de l’un à l’autre accolés. Les suçant d’abord simultanément, sa bouche se polarisa ensuite sur le membre de Vladimir tandis que sa main branlait celui de Soledad. Intimité parfaite où toutes limites se brouillaient, la perfection de l’amour, le vrai sens du monde une fois atteint, avant d’être reperdu... Dès que Vladimir jouit, elle fit une fellation à Soledad, le pénis de Vladimir, brillant de sperme, tout contre le sexe de Soledad, tout contre la bouche de Naude...

Un jour, Naude étant sortie, ils découvrirent son carnet secret. Contrairement à l’accoutumée, avant de partir, elle n’avait pas éteint son élégant petit portable Mac. Et, par inattention peut-être, elle avait laissé le fichier ouvert... Ils comprirent tout de suite que ces pages ne se destinaient qu’à un thème unique... Leur amour. Sans gêne, mais avec un plaisir aiguisé par l’interdit, ils s’assirent côte à côte devant l’écran pour lire. Terre de passion et de création. Rien d’autre. Je suis une femme-fontaine. Par la grâce de Soledad et de Vladimir. Est-ce que je me donne à eux ? J’ai plutôt l’impression que ce qui se donne va bien au-delà. L’ouverture sur le monde de fantasmes infinis. Tous les deux répondent si bien au moindre de mes désirs ! Que je n’ai même pas besoin d’exprimer, que j’exprime plutôt par tout mon corps, ma chair en volupté suprême. Ma pudeur rejetée délivre ma chair. La chair d’amour, qui à moi-même m’échappe, étant moi plus que moi, leur esquisse, peut-être par mes sursauts et tremblements, gémissements, regards mourants ou qui brûlent, leur indique les situations érotiques où chacun joue son rôle. Communication directe puisqu’elle se fait du dedans. Chair d’amour, magie, par laquelle nous échangeons nos corps.

-  Elle n’est pas là et en même temps on dirait qu’elle est là, c’est étrange, murmura Vladimir.
-  Dans un certain sens, c’est encore mieux que si elle était là. Parce que devant nous, elle ne dirait jamais ces choses, répondit Soledad.
-  Oui, c’est vrai... Continuons...

Les humains ne peuvent pas matériellement s’échanger les corps. Nul ne peut devenir le corps de l’autre, entrer en lui, fusionner enfin. C’est par le seul mental, source des images qui sont les véhicules légers et performants des désirs de fusion des corps, que les corps s’échangent, quand vient la volupté. Dans les jeux sexuels, quand il y a la passion surtout, une posture, un acte... sont l’expression épurée, la quintessence de mon être et de celui de l’autre, qui surgissent l’un par l’autre et au même moment. Et, pour la seule circonstance de la vie, cette expression est en action, pure, incandescente... Les corps d’amour et de sublime perversion. Se mélangent...

Ils se regardèrent. Sans se parler, se comprirent. Ils bandaient. Leurs mains sur le clavier, pour faire défiler le texte, se touchaient...

Dans l’art romanesque, l’irréalité des personnage ainsi que le condensé et l’accélération d’actes qui dans la vie réelle prennent un temps trop long, où ils se dissolvent de leur intensité, délivrent du poids de la matière qui empêche normalement d’entrer vraiment soit dans la peau de l’autre soit dans la peau vive de l’instant. Même de son propre plaisir ou chagrin, on reste éloigné, séparé, par le seul poids de la matière, de la réalité. Étranger à la fois au monde, aux autres et à soi-même. Tandis que l’art romanesque, voile et filtre donnant la quintessence des choses, fait plonger en leur cœur. C’est pourquoi, par cette irréalité, les humains entrent vraiment en contact les uns avec les autres et dans la pulpe de la vie.

Et la main de Vladimir glissa sur la braguette tendue de Soledad. Il la défit. La main de Vladimir se posa directement sur le membre. Soledad, partagé entre jouissance du texte et jouissance du sexe, n’osait pas bouger et gardait les yeux rivés à l’écran. Vladimir, ressentant sans doute la même chose, faisait de même. Sa main immobile sur le phallus de Soledad, ils continuèrent à lire. Naude n’était pas encore rentrée, il fallait en profiter.

Hors du romanesque, c’est par la volupté proprement amoureuse que s’atteint cette irréalité. Magie du fantasme réalisé... La sexualité opère exactement comme le voile et le filtre de l’art romanesque. Un geste, une posture, et c’est tout un monde nouveau où l’on entre de plein pied, revêtu d’un sens plein qui nous déborde, nous envahit. Chaque fois cela nous donne le sens condensé de notre être. Chaque fois différent. Car la vérité en vérité est multiple. La sexualité amoureuse, comme art de la vie...

Ils crurent entendre des bruits de pas gravissant l’escalier, se regardèrent, en arrêt, comme s’ils eussent eu peur d’être surpris, les voyeurs... Vladimir retira sa main et Soledad remonta slip et pantalon vite fait. N’entendant plus rien, ils rirent, se firent un baiser sur la bouche. Ne purent s’empêcher de lire encore.

Frederika Fenollabbate