Il y a une nouvelle vente de ses œuvres dans quelques jours. Si vous voulez, nous pouvons y aller ensemble. C’est amusant, les enchères. Vous aimez ?
Je ne sais pas si j’aime les ventes aux enchères. Mais j’aime bien voir vendre et acheter de toute façon. Pour le moment je crois que ce que j’aimerais c’est que tu m’emmènes dans ton lit. Il doit être aussi propre que toi, presque hygiénique, avec ce soupçon de luxe à peine montré... Que tu ouvres les draps, me prennes dans tes bras comme un bébé, comme une poupée. Me couches dans le lit comme une enfant qu’on va border. Connaître le contact de ta peau. Douce. Ton étreinte, ferme. Et bientôt te sentir contre moi. Le corps souple et sinueux comme un python qui enroule autour de moi abandonnée ses anneaux mercuriels.
Ma chair aime prendre en elle le corps de l’homme. Dans cette prise le corps de l’homme se dématérialise peu à peu dans l’attente nostalgique et ardente de devenir comme moi rien que de la simple chair, qui s’écoule, se répand, sans contrôle et sans limites.
Maintenant l’incandescence même. Le suicide designer disparaissant en elle en la fourrageant. Le fourreau humide brûlant de Gloria comme tombeau.
Quand elle aime quelqu’un pour la première fois, elle a ce désir. Elle se dit. Mourir dans ses bras. La mort étreinte par lui serait plus douce.
Quand elle fait l’amour elle voudrait que l’homme puisse la tuer si l’envie en venait.
Ce pouvoir qu’elle lui confère et son abandon à elle, contre-pouvoir, sont ce qui précisément donnent la jouissance.
Les meilleurs hommes au monde, sachant faire jouir les femmes, capables d’affronter l’évanouissement le plus extrême pouvant s’atteindre dans la vie, voient la femme se fondre dans une instance supérieure et immense, comme si elle était prise dans l’étreinte de Dieu.
L’on peut ainsi en déduire la nature de Dieu.
L’instance qui a le pouvoir de vous donner la mort.
Ce n’est pas dans les bras de Dieu qu’elle se pâme mais dans ceux bien humains qui peuvent la tuer, entre lesquels elle peut s’anéantir. Ces bras qui cessent d’être tout à fait humains dans ce moment-là. C’est là, dans cette transsubstantiation, que réside tout le mystère. L’homme croit qu’elle se fond en Dieu quand en réalité elle s’adonne à la mort.
L’instance de Dieu a été inventée par celles qui disparaissent dans ses bras.
À partir de cette sensation, de cette expérience, la notion de Dieu s’est propagée. S’est détachée de la chair sexuelle qui lui donna naissance. Jusqu’à la renier. Elle s’est ornementée de toutes sortes de figures auxquelles se sont agglutinées de multiples croyances. Qui ont masqué en fait la véritable émergence divine, l’originelle. L’effaçant toujours plus, inexorablement presque. Mais dans le fond, l’impalpable de la croyance reste, doit rester. Croire en Dieu c’est croire en la mort dans la chair.
Croire en Dieu c’est croire en la mort.
Ni plus ni moins.
Tu te pulvérises, Gloria. Tu deviens poussière.
Tu ne sais pas comment s’appelle l’homme avec qui tu as envie de faire l’amour.
Face à l’ange qui va t’engloutir dans ses ailes de requin, Gloria tu es éternelle.
Et si nous n’étions tous que des poupées reflétées dans les trous de tout le monde ? À quoi cela servirait-il de mourir si nous n’étions que des poupées ? Les poupées ni vivantes ni mortes ne sont pas pour autant éternelles.
L’éternité est une sensation. L’une des plus vives qui puissent s’atteindre en ce monde.
Il faut arrêter de voir le temps comme un écoulement.
Souvent se dit : je ne vois pas passer le temps. Il file trop vite.
Bien sûr qu’on ne le voit pas filer le temps, puisqu’on passe avec lui, qu’on est attaché à lui comme les deux faces d’une même médaille. Pour voir passer le temps il faudrait pouvoir s’en détacher, il faudrait mourir. C’est ce qui se passe au moment où l’être meurt. Il voit le temps se décoller de lui, dans un arrachement.
C’est exactement la même chose que l’éternité. L’éternité c’est voir le temps décroché de son apparent écoulement, illusoire passage. Le temps pur. Où passent en ces vies les différentes morts. Voir le temps, c’est mourir. Le temps détaché de son écoulement, délivré de son apparence.
Quand avec l’homme dans l’amour advient la jouissance, c’est que son pouvoir de donner la mort et son contre-pouvoir à elle d’abandon sont au plus vif. L’étreinte de Dieu. Ou plutôt l’étreinte de la mort. Et chaque être qui fait l’amour avec Gloria est un suicide designer.
L’éternité que donne le sexuel lui fait voir le temps.
Ces quelques secondes où le temps se décroche de sa ligne de fuite quand la femme devenue chienne sort du monde, meurt, pour sortir de son vain écoulement. Ainsi seul ce qui va mourir est éternel. C’est logique.
Vous m’avez l’air bien pensive. Comme tout à l’heure à Coco Beach. Ils sont tous comme ça les fabricants de poupée ? Parlez-moi un peu de votre métier.
Dieu, qu’il est beau, son sourire. C’est vrai que face à lui l’envie vous prend de tout confesser. Il faut que je fasse bien attention. Et avec son soi-disant vœu de tout à l’heure, il en a profité pour ne rien me dire du tout sur lui. Un petit stratagème en quelque sorte... Une charmante petite fable. Lui dire quoi ? Que quand j’étais petite je ne jouais pas à la poupée ? C’est la vérité, je ne jouais à rien. Et ce n’est pas qu’une impression. Les adultes de mon entourage me l’ont confirmé. Il paraît que c’était presque terrifiant à voir, absurde. Je déteste jouer... Et mes collectionneurs ne jouent pas à la poupée. De cela je suis sûre. Les jeux sont faits pour les gens sérieux, ceux qui s’adaptent. Et les inadaptés, que font-ils s’ils ne jouent pas ? Ils vivent.
Eh bien j’utilise toutes sortes de matériaux mais jamais de porcelaine. Pas de matière dure. Rien que de la matière souple, un peu poreuse. Je monte les corps sur des structures métalliques et ensuite je les rembourre. C’est le principe des poupées traditionnelles japonaises, infiniment souples au-dehors mais solidement charpentées à l’intérieur. Un peu comme vous...
Moi, une poupée japonaise ? Ah ! ça, Mademoiselle, c’est tordant ! Merci du compliment, j’adore !
Il va m’emmener dans sa chambre à coucher maintenant, c’est sûr. J’en ai tellement envie. Pourtant en même temps je ne le veux pas.
Je fais des poupées pour avoir l’impression d’avoir chaque fois un corps différent. Mais pas un corps qui existe déjà dans la nature. J’aimerais inverser les sensations, les fonctions organiques, en créer de nouvelles. Trouver de nouvelles manières de ressentir, de prendre du plaisir, d’avoir mal.
Très intéressant. Je vous en prie, poursuivez.
On croit que les poupées n’ont jamais de chagrins. C’est faux. Toutes les poupées ne sont qu’un chant de chagrin immense.
Je crois que je suis en train de devenir amoureux de toi. Les poupées ne m’ont jamais intéressé mais toi tu va me passionner. Je le sens.
Il ne le faut pas !
Mais pourquoi ? Tu es déjà prise ? Et alors ! Ça ne me dérange pas. Je ne suis pas jaloux.
Je n’ai personne. Ce n’est pas ça le problème. Le problème plutôt c’est que... je ne suis personne. Si je peux faire mes poupées, c’est que je suis ça, rien. Je crois que... je devrais partir maintenant.
Il se leva aussitôt. Il tenait bien debout, les yeux brillants mais très lucide. Avec tout l’alcool qu’il avait ingurgité. Lui proposa de la raccompagner ou d’appeler un taxi.
Merci, j’ai ma voiture au parking du Marché.
Parfait.
Il la laissa partir sans chercher à la retenir alors qu’il disposait de toutes les ressources de séduction pour le faire. Et Gloria était un peu déçue.
Je n’aurais jamais dû lui dire que je ne suis rien. C’est le pire des aveux qu’il fallait par-dessus tout taire. Je ne suis rien, c’est comme lui qui voudrait se faire aimer d’une fille ne sachant rien de lui. Nos désirs coïncident trop bien. J’ai peur. Mais Gloria tu touches là l’essence même de la peur. Signal de la coïncidence des désirs. Quand à mi-chemin la chose émerge, prend naissance. Dans ce vide où ça se crée. Espace-temps où se forment, évoluent, travaillent les amours, les rencontres, les œuvres, toute action. Et comme là tu épouses parfaitement le cours des processus tu te sens devenir rien. Tomber dans la vide. Et tu angoisses, tu as peur. Alors que c’est là et là seulement que ça vit vraiment. Tu voudrais ressentir la vie nue dans toute sa platitude mais quand ça arrive, sauve qui peut ! Lâche Gloria.
Non, pas si lâche que ça. Je lui ai donné mon numéro de téléphone. Et maintenant je n’ai plus qu’une chose à faire, attendre qu’il m’appelle. Comme la divine créature hermaphrodite, Le Chaman, je dirai : je suis là, au-delà de moi.
Frederika Fenollabbate