Il s’était installé au Rous, ancien foyer militaire transformé en hôtel après le changement de régime. Il était assez sinistre, avec sa façade sombre et massive mais ses chambres, au nombre de deux cents, étaient propres, confortables et bon marché. Il partageait son temps entre l’Ermitage, sa recherche artistique en tête-à-tête avec son ordinateur portable, dans sa chambre du Rous, ses dérives dans la cité et ses rencontres avec Viktor. Il passait régulièrement le voir à la chaufferie pour travailler sur les phallus sacrés. Le code n’avait toujours pas été percé.
Comme les semaines passaient, il réclamait de plus en plus souvent la présence de Fiora auprès de lui. Mais elle préférait attendre avant de le rejoindre. Il ne savait pas si c’était pour le retrouver en meilleure forme, quand le deuil de son père serait fait. Ou bien si elle était trop accaparée à Paris, par son travail chez les Unders. En quoi consistait-il au juste ? Il ne le savait toujours pas. (Que de temps elle avait mis pour lui faire découvrir qu’elle occupait là une position centrale... !)
Ils s’écrivaient par internet où leur passion s’approfondissait. Au bout d’un peu plus de deux mois, il reçut d’elle cette lettre, sa préférée.
Amoureuse de toi. Amoureuse de l’amour. Amoureuse de ton regard qui, implacable et doux, aime toujours s’enfoncer en moi. Continuel, inexorable. La nuit, allongée sur mon lit, j’aime maintenant, maintenant que tu n’es pas là, fumer dans le noir. Et je ne quitte pas des yeux la cigarette. Je tire très fort, faisant rougir son bout, forme cônique où je vois ton sexe. Le bout rougi, fuselé, devient dans l’absence ton gland prêt à l’envol. Je pense à... Quand tu m’étreins, tu ne m’emprisonnes pas dans tes bras, ne m’enfermes pas mais voles partout sur moi. Quand tes doigts entrent en contact avec ma chair, elle s’ouvre, elle t’attend et te reçoit. Amoureuse de la"viede" : la mort de l’instant passé qui fonde la naissance et la mort du suivant. Cette trouée. La trouée, le temps, notre trou d’amour. Ensemble, creusez-moi par la fosse qui n’est pas trajectoire qui va de la vie... À la mort. Elle, elle est déjà là. Je la veux être, avec toi, encore plus fort et plus. La"viede" où ma chair te reçoit. Même ce qui est proche, actuel, vient de là, chassé-croisé de la mort-renaissance.
Être , Amour, tomber là. Dans la trouée créative.
Que je veux être. La devenir elle-même. Il n’y a pas d’autre manière de vivre pour moi. Je veux avec toi être folle. Une folle complètement saine, la santé même, dans tout son éclat. La folie sans pathologie, jamais répertoriée, tout à fait insolvable. Une folie loin des psychiatres.
L’envers exact du Sens. Sa source qui s’échappe. Sa fin qui s’endort.
Et je veux que tu deviennes fou avec moi. C’est ton désir qui me rend folle. Ton désir d’absolu qui me dépasse par où tu me rejoins et tu m’atteins. Ma vulve vide, puissante générative, je la verrai devenir plus grande que moi. Tu grandiras avec elle. Et plus tu seras vide et plus tu seras plein.
Ne me pénètre pas, Amour, fais-moi devenir la pénétration même. Tu es l’archer qui me tue et le feu qui me donne vie.
Fiora
Demain j’arrive à Pétersbourg ! Demain, demain, avec toi...
Le désir de Soledad le brûlait. Fiora, belle, saine, folle. N’était pas dans ce monde. Monde elle-même. Un peu comme l’animal ou l’enfant.... C’était donc ça qu’elle voulait ? Quelle folie magnifique à atteindre !... Nous y viendrons, nous y viendrons, se dit-il en faisant redéfiler le texte jusqu’au début. Je ne sais pas quand mais... Un étau d’acier lui comprimait le cœur. La main de la nuit avec laquelle pactiser... sous peine de fausse mort.
Elle avait téléphoné pour confirmer sa venue. Cette nouvelle, ardemment souhaitée, le troubla beaucoup. Ne trouvant le sommeil qu’au petit matin, il se réveilla trois heures plus tard. Groggy et excité à la fois, il prit une longue douche très chaude. Elle ne lui avait pas précisé l’heure de son arrivée, lui disant ne pas la connaître et elle ne voulait pas qu’il vînt la chercher à l’aéroport.
Je te téléphone dès que j’arrive à Pétersbourg, lui avait-elle dit d’une voix câline.
Il ne savait pas quoi faire en l’attendant, trop impatient pour pouvoir travailler. Il songea se rendre à Cheremetievo mais était-ce bien là qu’elle atterrirait ? De sa part maintenant, il était disposé à s’attendre à tout. Et si elle venait en avion privé, il ne savait pas où la rejoindre. Le temps qui d’habitude lui filait entre les doigts avait changé les secondes en heures... Content mais énervé, Soledad errait ; il ne savait pas où aller. Bientôt sa joie se teinta de tristesse, d’anxiété. Pourquoi cette arrivée lui était-elle annoncée de manière si imprécise ? Pourquoi ne devait-il pas"se déranger", comme elle avait dit, pour venir la chercher à l’aéroport ? Se réservait-elle la possibilité de changer d’avis au dernier moment, de reporter, d’annuler ce voyage ? Soledad tâchait de garder son calme mais il ne pouvait empêcher que vînt l’embarrasser ce genre de questions. Bon, je n’ai qu’à faire comme si c’était un jour normal, se dit-il. Alors, j’ai envie de quoi ? L’Ermitage, ça fait un bail que je n’y vais pas !
À l’aile Benois du palais Mikhaïlovski, il regardait les peintures de Vassily Kandinsky. Si heureux de les voir en vrai ! Le passage de la figuration à l’abstraction le fascinait. Un jour que Kandinsky jetait un regard sur une toile peinte la veille, il ne reconnut pas des objets concrets dans les figures peintes pourtant par lui-même quelques heures auparavant. Dans leurs à-plats de couleurs déjà hors de tout réalisme, il ne vit qu’une composition mélodieuse pour ainsi dire, une explosion de couleurs et de formes ayant leurs lois propres. Pourquoi ne pas faire cela directement ? se dit Vassily. Et il se mit dès lors à peindre ainsi. L’abstraction de Kandinsky était née. Absorbé par ses pensées d’art, il avait oublié la venue de Fiora quelques minutes. Il s’en souvint brusquement quand le téléphone dans sa poche se mit à vibrer. Juste après lui avoir parlé, il courut comme un fou pour sortir du Musée Russe de l’Ermitage. Il manqua de bousculer un ou deux visiteurs ; à peine s’en rendit-il compte. Il marcha ensuite d’un pas pressé pour s’engouffrer dans le métro. Vite sortir à Tchernychevskaïa, le Rous !
Il s’installa au bar en face de l’hôtel pour guetter son arrivée. Le temps était encore lent mais cela ne l’énervait plus maintenant. Elle lui avait parlé, de Pétersbourg ! Elle allait arriver. Il se mit à rêver, sans mots, sans pensées... Il levait les yeux de sa tasse de café quand l’apparition surgit. Par-delà la vitre, la chevelure noir bleuté autour du visage diaphane, la bouche veloutée, rose, son air de geisha. Elle lui souriait. Jolie, gracieuse. Son cœur se mit à battre plus fort. Sorti du bar en trombe, il ne s’aperçut pas qu’il tenait à la main la tasse de café qu’il avait oublié de poser.
Debout dans la rue l’un devant l’autre, comme la première fois sur ce trottoir de Phuket où, Sounthi et Rocco restés en arrière, pour lui, pour lui seul, elle avait dévoilé son nom.
Leurs regards bouillonnants fusaient l’un dans l’autre, se touchaient, se caressaient. Par où déjà il leur semblait se pénétrer. Il aimait ses prunelles si particulières. Dont la couleur tabac blond, que la profondeur abyssale du regard fonçait, devenait de nuit. Et lui, comme peu d’hommes pouvaient le faire, seulement ceux à qui elle l’accordait, sous les ténèbres de ces yeux, percevait leur teinte doucement dorée, virginale. Elle... à la fois... Petite Fille immaculée et... Sorcière de l’Amour. Sa pureté, fraîche, bucolique, de grand jour. Et, dans les alcôves sombres, son art des poisons, des pulsions...
Ils s’approchèrent pour s’embrasser ; son corps s’amollit brusquement pendant que sa verge durcissait et se tendait vers cette chair voluptueuse qui le magnétisait. Il avait envie de l’engloutir. De s’y fondre. Il lui rendait ses baisers avec retenue, gêné par son propre désir gonflant en pleine rue. Elle regarda la tasse qui s’était vidée de son breuvage et éclata de rire. Elle s’exclama à voix basse qu’elle avait un besoin urgent de prendre un café.
Elle lui dit tout de suite qu’elle était"guérie", qu’elle n’avait rien oublié de la terrible perte de son père mais, sans qu’elle sût l’expliquer, la souffrance se doublait maintenant d’une couche de douceur et de compréhension qui la protégeait. Cela d’ailleurs il le constatait par lui-même. Rien qu’à ses regards, sa gestuelle, elle prouvait avoir recouvré tout son concentré de vie exceptionnel, d’avant le deuil. Et il voyait que, purifiée du malheur, de la mort qui l’avaient éprouvée, cette vie s’exprimait encore plus condensée, plus profonde. Il en était profondément soulagé, lui qui l’avait épaulée aux débuts si déchirants de sa douleur.
À voix basse il lui racontait un peu des choses qu’il avait vécues et vues ici, sans elle. Elle l’écoutait en souriant, posant une ou deux petites questions, ouverte, attentive, comprenant sans juger. Et lui, le taciturne, il adorait s’ouvrir à elle. Bien sûr homme, amoureux du secret et de l’intime, il ne lui disait pas tout. Cependant, elle était la seule à qui il avait envie d’en dire autant, et cette nouveauté lui était extrêmement agréable. Mais il préférait attendre encore pour rapporter son extraordinaire nuit à l’île Élaguine. Lui-même encore ne savait qu’en penser.
Au bout d’une heure il l’entraîna au Rous. C’était merveilleux de retrouver maintenant sa chambre avec elle. Elle en prit immédiatement connaissance. De son coup d’œil rapide, efficace, passant toujours inaperçu. Puis elle s’approcha doucement de l’ordinateur dont elle caressa les touches. Se retournant, elle découvrit sur le lit le vieux plaid écossais rouge et vert que Soledad traînait partout avec lui ; elle sourit. La chambre du Rous était petite, très simple, une armoire, un lit, un petit bureau, une chaise. Tout en bois marron foncé. Des tentures à rayures jaune et brun servaient de rideaux à une fenêtre qui occupait la paroi entière. Fiora les écarta un peu et regarda au-dehors. Au deuxième étage, la chambre donnait sur une cour intérieure, spacieuse mais triste sans aucun arbre. Ils n’avaient plus échangé un seul mot depuis qu’ils étaient entrés. Soledad, immobile, ne la quittait pas des yeux. Elle s’assit sur le lit, la main posée sur le plaid. Se souvenait-elle de ce lendemain de sauvetage où, encore meurtrie par le marais, elle s’était enveloppée dedans ? Devant le feu, dans la jungle, et de cet inconnu, Soledad, qui lui avait préparé un café...
Il s’agenouilla devant elle, posa la tête sur ses genoux, resta ainsi quelque instants. Il la releva ensuite lentement pour la regarder dans les yeux. Ce qu’il y vit l’électrisa d’un coup, il bondit, s’élança sur elle, la renversant. S’embrassant et roulant sur le lit ils se déshabillaient... Retrouver la douceur de la peau, le moelleux voluptueux de la chair de Fiora le submergeait d’émotion. Quand elle fut entièrement déshabillée, il resta quelques secondes immobile devant elle, sans la toucher. S’en emparant d’abord par le regard. Les sensations se mirent à rouler en lui comme les vagues d’un océan endiablé. Retrouver sa nudité après tous ces mois ! Tout à coup il se sentit redevenir vraiment vivant... Nu contre elle toute Nue... La vie enfermée durant l’absence dans un bocal chichement percé qui n’avait laissé échapper que de ridicules ruisselets, délivrée enfin, se jetait à gros flots sur leurs corps. C’était comme si la bulle de verre, enfin, s’était ouverte. Plus jamais, jamais se séparer !
Cette blancheur chaude de neige à traverser, parcourir, où s’enfoncer, se perdre. Ce regard, à la fois d’abandon et de défi extrêmes, le rendait fou. De désir. D’amour. Tu es trop jolie, trop jolie, lui disait-il en silence, penché sur elle. Pendant que son cœur frappait fort dans sa poitrine et que sa verge déjà la frôlait.
Ses mains la caressaient partout. Ses mains rattrapaient le temps perdu, loin d’elle, loin de sa peau, de son visage d’extase et de rêve. Fiora se couvrait de frissons ; de légères secousses exquises se précipitaient le long du corps de Soledad. Les doigts amoureux, aventureux de Fiora reprenaient possession de lui. Et cela lui griffait et entremêlait les sens. Il en eût pleuré... Sa verge trop tendue, presque douloureuse, lui était... divine. Ondes de plaisir sur les jambes, les cuisses. Les membres, qui recevaient et donnaient les sensations en même temps, par des flots incontrôlables à la fois entraient en eux et en sortaient. Quand leurs regards se rencontraient, il se perdait un instant dans ses yeux. Cétait chaque fois un choc. Parfois ils arrêtaient de se caresser pour se pelotonner l’un contre l’autre, s’enroulant ensemble. Voltigeurs rapides, emportés, précis.
Elle était là et bien là ! Infiniment Autre et en même temps sienne...
Fiora. Il retrouva la langueur exquise, la moiteur savante de sa fellation... Au bout d’un moment, elle sortit le membre de sa bouche, écartant ses jambes de part et d’autre de Soledad, s’assit sur lui, lui au-dedans. Il se cambra pour la prendre encore. Il retrouvait la douceur étroite, enveloppante de son ventre. Avec bonheur il regardait se répandre ce corps éclatant de féminité qui, pris de secousses et de tremblements, se vidait dans une volupté supérieure. Elle ne criait pas mais pleurait d’extase.
Après des mois de solitude, il retrouvait enfin la Solitude. Plus profonde et plus tragique encore. Quand on plonge au noyau vide de l’orgasme et de soi-même... Là-bas, très loin. Nulle part. Où l’espace de quelques secondes, ils se rejoignaient.
Frederika Fenollabbate