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Les anges de l’histoire (extrait 5)

Ils laissèrent la voiture, s’engagèrent en file indienne dans une ruelle très étroite. L’on pouvait la toucher de part en part rien qu’en écartant les bras. Elle se jonchait de vitrines, certaines puissamment éclairées. Par moments, Vladimir, qui marchait devant, se retournait vers Soledad pour lui lancer une boutade qui les faisait rire. Ils s’arrêtèrent devant la vitrine où la femme accouchait ; oui Soledad connaissait bien ce coin du Quartier des Plaisirs, sa première promenade après sa maladie soignée dans le onsen. Vladimir, se caressant la barbe, semblait s’intéresser comme lui à la beauté, la sauvagerie du spectacle. Elle accouchait accroupie, nue, sur une grande table transparente. Automate de sexe femelle, peau marron foncé, très grande, muscles effilés. Les yeux bridés, le nez court, évasé, bouche épaisse, chevelure longuissime, rose ardent. Elle semblait un être surnaturel. C’est le cas, se disait Soledad. Elle est complètement artificielle. Comment ça se fait, malgré tout, qu’on y croit ? Ses cheveux lisses s’éparpillaient sur le sol autour d’elle, s’agitaient en vagues folles, suivant ses mouvements, ses poussées. Ses seins s’agitaient comme elle bougeait avec rudesse, l’enfant semblait avoir beaucoup de mal à naître. Et tous deux de s’extasier de cette merveille de la technologie. Se demandant par quels procédés un rendu si naturel était possible. Soledad avança qu’il devait s’agir de tel microprocesseur. Évoquant les ordinateurs se reproduisant maintenant eux-mêmes, sans l’intervention d’aucun facteur humain.
-  Pire que le Golem, murmura Vladimir. Au moins lui, il était encore fait de langage, langage humain, même si sa destination Emet, la vérité, est devenue Met, mort. Le pire maintenant est arrivé. Le pire c’est qu’ils ont inventé, construit, je n’en sais rien, leur langage propre et que ce n’est plus le nôtre, jamais... À côté de ça, tout ce qu’a pu détruire le Golem, ce n’est rien.

Coïncidence ou autre chose ? En tout cas, au mot de Golem, la parturiante leva la tête et se tourna vers eux. L’énorme chevelure fushia se dressa sur son crâne, comme pour percer le plafond. Sauvage et ultra-sophistiquée à la fois ―quelle créature naturelle pût l’être plus que ça ?― comme elle était repoussante même si, quelque part, fort belle ! Elle s’arc-bouta, pointant son sexe entrouvert vers l’avant tandis que de ses lèvres s’échappaient maintenant des sons que, malgré tous leurs efforts, ils ne pouvaient pas entendre. Soudain, un gros flop retentit. Nom de Dieu ! elle accouchait. En leur parlant ! Elle venait d’accoucher d’un monstre. Court sur pattes. À deux têtes, un blond et un roux. Le blond avait trois yeux disposés côte à côte. Le petit monstre rebondit sur la table de verre, s’accroupit près de sa pseudo-mère et ses quatre joues se gonflèrent, rougirent sous l’effort.
-  Mais qu’est-ce qu’il fout ce con ! s’exclama Vladimir. Tu vois pas qu’il va accoucher ?

Telle était aussi la pensée de Soledad. Le petit monstre à deux têtes paraissait bien devoir mettre bas à son tour.
-  Qu’est-ce qu’ils font des créatures qui naissent ? demanda Soledad qui n’avait encore jamais songé à cela. ―D’autres mannequins à exposer dans les vitrines, je suppose. Cela leur fait une économie du prix de revient. Pas mal l’astuce. ―Oui certainement mais je ne pense pas que ça ne serve qu’à ça, malheureusement... D’après ce qu’en disent les Unders... ―Faudra que tu me parles un peu d’eux. C’est intéressant.

Soledad allait répondre par l’affirmative quand l’interrompit la nouvelle naissance, annoncée cette fois encore par un bruit retentissant. C’étaient des jumeaux ! Et d’une allure incroyable ! Les deux amis en avaient le souffle coupé. Ils se regardèrent sans rien pouvoir dire. N’en croyant presque pas leurs yeux. Mais chacun avait confirmation de ce qu’il voyait au regard de la stupéfaction de l’autre. Ce qui frappait dans le visage de l’un des jumeaux, étaient... ses yeux noirs, son regard magnétique tout à fait incongru pour un bébé, ses arcades sourcillières profondes, lui donnant un petit côté satyre... Satyre ou bien... cro-magnon. Le visage de l’autre jumeau n’était pas moins étonnant ; grands yeux azurés, petit nez retroussé, lèvres charnelles. Soledad et Vladimir reproduits tels quels en nouveaux-nés automates ! Spectacle fulgurant, complètement fou mais incontestable. Comment une telle horreur était-elle possible ? Ils collèrent le nez à la vitre comme pour mieux voir mais durent se reculer en vitesse. Car le rideau de fer s’était mis à descendre avec brutalité. Comme Soledad avait envie de partir ! Il sentait une vague, mais lourde menace...
-  C’est quoi ce bordel ! s’écria Vladimir. Non mais tu as vu ? Les bébés jumeaux... ils ont nos têtes ! Faut les récupérer, ils n’ont pas le droit de faire ça ! ―Pour le moment, tu as la tienne et j’ai la mienne, répondit Soledad. Et si on tient à les garder sur nos épaules, il faut nous tirer vite fait !

―Tu as raison. Et en plus, ça caille, dit Vladimir.

Ils se mirent à rouler.
-  Je connais un coin tranquille où on pourra parler, proposa Vladimir. À moins que tu préfères dormir ou... retourner au fichier ? ―Non, là je ne pourrais pas. Dormir ou travailler, je veux dire. Mais parler avec toi, oui, avec plaisir. ―OK, allons-y, répondit Vladimir avec un beau sourire.

Direction rue des Rosiers. Il alluma l’auto-radio ; des sons doux, enveloppants remplirent agréablement l’habitacle du Pick-up.

Rue des Rosiers. Chez Monsieur Jo, bar très petit, vétuste et bourré de monde, ils s’assirent côte à côte, bien serrés, à une table du fond. Épaule contre épaule, têtes rapprochées, ils se chuchotaient, tout ensemble, leur horreur et fascination. Bien décidés à ne pas laisser se poursuivre une chose pareille..., faits à leur réplique, les automates nourrissons.
-  Peut-être les Unders pourront nous aider à comprendre, dit Soledad après de nombreuses conjectures, divagations. ―Les Unders ? Tu veux dire ces sortes de Situ ? C’est qui ? Moi, je ne connais pas. Avait-il le droit de lui en parler ? Elle exigeait le secret absolu, pendant le temps de sa mission, sur son nom et son existence à elle. Pas sur les Unders. Bien entendu, l’on ne pouvait pas parler d’eux au premier venu. Mais Vladimir n’était pas le premier venu. Hormis... Elle, avec qui d’autre Soledad se sentait-il si pleinement à l’aise, pouvait se déployer avec tant de liberté ? Entièrement ? Personne. De telles rencontres étaient fort rares, cela Soledad le savait bien. C’est pourquoi, dès qu’il eut avalé sa dernière bouchée de l’excellent strudel, sa décision était prise : tout partager désormais avec Vladimir...

Les Unders, réseau clandestin, formé pendant le grand chaos. Lequel ? Il y en a eu tellement, tu sais ! Oui, excuse-moi, il faut que je précise, malheureusement... Celui de l’empire soviétique, ce régime de morts qui a perduré pendant soixante ans. Et le chaos qui s’en est suivi, lors de son démantèlement. Bien sûr, ça été une grande libération et un soulagement immense. Mais aussi... un profond malaise. La naissance des Unders vient de là. Oui... un sentiment inexplicable a surgi après la fin des atrocités commises par l’empire. Après des dizaines et dizaines d’années d’emprisonnements, de tortures. De morts qui se comptent par millions. Cette catastrophe, produite par un pays qui n’avait même plus de nom, ―la première fois dans l’histoire de l’humanité où un pays s’est noyé dans un sigle, des initiales...―, cette catastrophe elle-même reste sans nom. Des millions et des millions de victimes sans procès ni jugements faits ensuite aux assassins, aux tortionnaires. Au contraire, pour la plupart, ils ont formé le plus gros des troupes des nouveaux gugusses qui ont pris richesses et pouvoirs, dès que l’empire s’est effondré. C’est une honte sans nom, c’est ça la malédiction des Russes. Pendant tout le régime communiste, ils se sont tués eux-mêmes. L’instinct de mort ils l’ont directement retourné contre eux. Et quand ça s’est terminé, qui juger ? Qui condamner ? Qui les justes ? Qui les assassins ? Qui absoudre, dis-moi ? Un sentiment de culpabilité, glauque, inavouable, peut-être pire que celui des Allemands après la Shoa, tu comprends ? Attends, attends, doucement, il n’y a rien de pire que les atrocités nazies ! Demande un peu ici, autour de toi, à Monsieur Jo, à mes parents... Je ne dis pas le contraire, Vladimir ! Je te parle de ce qu’ont ressenti les gens, après. L’art en Allemagne, après la deuxième guerre mondiale, était complètement fichu, ça n’existait plus. Voilà le symptôme le plus probant de la mort spirituelle d’une population. Il y a eu un artiste allemand, juste après cette guerre, Joseph Beuys, qui a pris à bras le corps, transcendé cette merde. C’est par lui que l’art en Allemagne a pu se nettoyer... et refaire surface. Il a fait le sale boulot... cet artiste génial. Une poignée de personnes a essayé de faire la même chose en Russie. Par un besoin vital, pour eux-mêmes, pour leur peuple. Espérer, créer la sortie du désert, de la glaciation... Rapidement cependant ils ont viré à l’esthétisme. Alors quatre membres du groupe, qui n’étaient pas d’accord avec ça, voulant quelque chose de plus vaste, de plus vital encore que l’art qui leur semblait trop étriqué comme vision, en sont partis pour faire autre chose. Ils étaient les premiers Unders. Maintenant, après tant d’années, il y en a un peu partout dans le monde. Ils combattent tout ce qui se trouve à combattre. Qui ne tient qu’à une seule chose : tout ce qui va contre la vie. Il y en a donc ici à Paris, je suppose ? Oui, bien sûr, leur base est ici. C’est pour eux que je travaille, je les aide surtout pour les décryptages. Il paraît que je suis doué pour ça. Ils disent que c’est lié au fait que je sois artiste. En tout cas, eux, ils sont très forts pour intercepter les messages de l’ennemi. Mais ils sont cryptés bien sûr, c’est là que j’interviens. Comment tu es entré en relation avec eux ? Par hasard, si ça existe. Un jour, en voiture, je me suis perdu dans leur zone, je voulais la visiter car tout de suite les lieux m’ont plu, m’ont attiré. Un immense terrain vague, une zone désertée qui paraît du dehors comme toutes les autres de Paris mais qui, en fait, ne l’est pas du tout ! Parce qu’eux, déjà, ils vivent sur les arbres. Ah ! c’est eux ! bon sang, je connais ! J’y vais quelquefois faire des installations. Ce lieu, ces gens... cette atmosphère, ça m’a toujours intrigué, c’est vraiment sympa ! Des installations ? De quoi, je peux savoir ? De son, je suis dans le son, c’est ma passion. Mais ne le crie pas trop sur les toits, moi aussi, je suis un clandé, comme toi... Il faudra qu’on y aille ensemble, si tu y es déjà allé pour ces installations, c’est mieux ; ça veut dire que déjà ils te font confiance. Il faut qu’on voie Markus. Tu connais Markus ? Non, il est comment ? Petit, costaud, avec une main difforme. Non, moi j’ai affaire à un couple, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau, un garçon et une fille, des Africains. Louise et Toshibu. Ah ! oui, je vois, les programmeurs-encodeurs ! Bon, c’est bien tout ça, j’ai bien vu comment ils se comportent avec le matériel que je leur installe, je pense qu’on peut avancer avec eux. On ira ensemble, OK Soledad ? Oui d’accord. Laisse-moi finir le décryptage, histoire d’un jour ou deux et on ira les voir. Super ! Il faut aller au dodo maintenant. Je n’en peux plus. Tu n’as pas sommeil, toi ? Oui, je suis vanné moi aussi. Je continuerai à te parler d’eux une autre fois.

Il s’endormit à l’aube et fit une série de petits rêves. Dans l’un d’eux, le personnage principal était un python. Il se passait toute sortes de choses avec. Impossible de se rappeler quoi. Tant mieux, se dit-il quelques heures plus tard en se réveillant. Il prit son premier café en démarrant le logiciel des mails. Dans le tas desquels, l’un le frappa immédiatement. Sa provenance : DeltaSong. Il ne connaissait pas. Son objet : Extrême 3. Il le lut immédiatement, et plusieurs fois de suite. Quelque chose dans ce mail l’attirait particulièrement. Et ce n’était pas seulement à cause du sommeil trouble et des rêves. Il était obligé de le lire encore et encore. Quelque chose, là-dedans, l’hypnotisait presque. Il y a un serpent pendu à un crochet. Un très long serpent qui se tortille. Il se tortille pas mal mais ça n’est rien encore. Le marchand, un couteau à la main, s’approche. Il l’étripe de bas en haut, avec son petit couteau l’ouvre de la queue à la tête. Le sang coule. Le serpent, toujours pendu à son crochet, se tortille de plus belle. Le marchand jure. Il ne veut pas en perdre une goutte ! Son bol dans la main il se place sous le serpent gesticulateur pour recueillir le sang et la bile. Ensuite, et le serpent vit encore, il verse ça, auquel il ajoute quelques gouttes de venin, dans un verre rempli de saké où nageotent des herbes. Et te vends ça comme fortifiant, aphrodisiaque, cure de rajeunissement... tout ce que tu voudras. Pendant que tu bois, tu regardes le serpent agoniser. Et tu aimes ça. Tu seras encore plus vigilant sur internet, mes messages, tu les reconnaîtras. Voilà, se dit-il, son premier mail. Enfin ! Il sourit, énorme soulagement, plaisir. Alluma une cigarette, but une autre gorgée de café pendant que sa main se glissait entre ses cuisses. Pas la peine d’interpréter ce qu’elle voulait dire dans ces phrases-là. Il en percevait le message en direct. Pendant que ses doigts serraient le membre dur.

Frederika Fenollabbate