Quelques jours plus tard, j’étais avec Ralph près de la fac. Qui je vois dévaler la descente sur un Dax ? Mon Aurélien avec Félix assis derrière lui. La petit moto s’arrête. Aurélien pose un pied par terre et avec Félix reste assis dessus. À la barbe de Ralph, je posai un baiser sur la bouche d’Aurélien. Félix pencha la tête sur le côté pour la dégager du dos d’Aurélien et me regardait intensément. "Impossible de l’embrasser banalement sur les deux joues, me dis-je. Entre lui et moi, on ne fait pas ça." Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette pensée mais elle était d’une évidence et d’une netteté absolues. On s’est baisé sur la bouche. Ralph ne voyait rien.
Félix nous invita à passer chez lui ; il habitait tout près. J’acceptais, me demandant ce que pouvait donner cette rencontre, mes deux nouveaux amis dont un était mon amant et mon fiancé officiel... Nous arrivâmes chez Félix et Aurélien s’éclipsa presque aussitôt, prétextant qu’il avait beaucoup de choses à faire. Il ne restait plus que moi, entre Ralph et Félix.
Ce fut là que j’ai vu... la différence. Ralph, mon "petit ami" se comportait purement et simplement comme un bourrin. Tandis que la finesse, l’originalité de Félix me sautaient aux yeux. C’est vrai qu’il était étrange. Il parlait très peu, faisait des gestes soudains d’une grande précision, lâchait par moments une phrase sibylline qui vous remettait droit tout net.
Il nous lança tout à trac qu’il était médecin d’oiseaux. Je n’avais jamais entendu une expression pareille. J’étais transportée. Médecin d’oiseaux... Est-il possible de ne pas craquer en entendant ça ?
Félix nous fit entrer dans la petite remise jouxtant l’appartement, où il faisait de la poterie. Sur les étagères, des faïences séchaient, argile blanche un peu grisée. Il s’installa au tour pour façonner un broc. La terre monte vite en prenant forme. Toute mouillée, elle brille. Du tas de boue, la forme apparaît. J’observe, très intéressée. Mais bientôt, qu’est-ce qui se passe ? Je vois mon imbécile de "petit ami" qui tend le bras au-dessus du tour. Qu’est-ce qu’il lui prend ? me dis-je. Je connaissais sa forte gueule, il se prenait pour un original, un leader. Mais là, vraiment, comme ça fait tâche ! Sa main se pose sur le bec du broc, argile toute fraîche, tendre et mouillée pour l’infléchir à sa guise. Félix d’abord ne dit rien. Puis, lentement mais avec une grande précision dans le geste, remet le bec tel qu’il l’avait façonné.
Quand tu crées quelque chose, tu n’as pas envie qu’un autre la déforme, dit-il.
La belle claque ! Voilà, tout était dit entre eux. Mais Ralph se mit à rire bêtement. Moi j’avais compris cependant, et ce que j’avais compris allait bien plus loin que le petit bec du broc que le médecin d’oiseaux venait de tourner... Là sans doute s’est faite la séparation, plus que séparation d’avec Ralph, ma séparation avec l’amour banal. Et pas seulement avec l’amour banal mais aussi avec les gens normaux, la vie normale. Tant la manière d’aimer, le mode de vie global et le cours de la destinée sont une seule et même chose. Et mon choix était fait. La mise en forme de cette séparation n’allait prendre ensuite que quelques semaines...
J’étais subjuguée, intimidée aussi jusqu’à la moelle. Quand Félix s’absenta pour aller aux toilettes, Ralph se planta devant moi et me dit :
Il est sympa mais un peu fêlé !
Je ne dis rien mais je pensais : "C’est toi le pauvre con, tu ne comprends rien." Quand Ralph dit "On part", au lieu de le suivre comme je l’aurais fait normalement, je dis :"Je reste."
Chaleur très forte. Nous ne sommes pas face à face. Sur une chaise se trouvant devant l’un des côtés du canapé sur lequel il est assis, je suis un peu de biais par rapport à lui. Le canapé de récupération, vieux, laid et marron fait contraste avec l’élégance naturelle de ce garçon. Il semble à l’aise, il a de la place sur la longue banquette, il peut se tourner sur le côté, vers moi pour m’absorber de son regard. Quand Ralph était là, notre hôte toujours debout allait et venait dans la pièce, dans la cour devant. Maintenant il est d’une immobilité presque totale, ses yeux posés sur moi. Depuis que nous sommes seuls, il ne dit strictement plus rien. Moi non plus. Il attend... Il me regarde intensément. Ma gorge est sèche, mes mains tremblent. Je n’invente rien, c’était comme ça. Je me mets à regarder autour de moi mais en dehors de lui, il n’y a rien à voir. Prise par le charme, je ne peux plus bouger. Seuls mes yeux peuvent aller et venir n’importe où pour lui échapper un peu, encore. La cour devant avec son jardin, le mur, le plafond... Ce silence, je ne l’avais jamais connu avant, avec personne. Plus il me prend et moins je peux le rompre. De toute façon je n’ai rien à dire. Que pourrais-je lui dire ?
Au bout d’un temps indéfini, quand le silence s’est épaissi et quand je suis étroitement enclavée dans les ondes de Félix, il parle et ce qu’il dit m’abasourdit :
Pourquoi tu regardes le plafond quand je te regarde ?
Parce que tu m’intimides.
Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour ne pas t’intimider ? Que je me mette à genoux ?
Il ne me laisse pas le temps de répondre. Il se met à genoux tout près de moi. Il m’intimide encore plus maintenant, comment pourrait-il en être autrement ? Un chien entre et court dans la pièce. Je sursaute. J’ai peur des chiens, phobie.
J’ai peur des chiens, dis-je.
N’aie pas peur. Tiens, regarde.
Il me prend la main, la pose sur le petit chien qui s’est arrêté entre nous et me fait caresser le dos de l’épagneul blond doré. Sa main se pose sur la mienne, la caresse. Le chien se sauve. On s’embrasse. Je me sens d’une mollesse...
Des enfants dans la cour, (Félix aussi habite un rez-de-chaussée avec un jardin devant) nous voient, car la porte-fenêtre est grand ouverte. L’un d’eux crie.
Regardez ! Ils se mettent la langue !
Dehors, les enfants sont passionnés, ils s’exclament, ils rient. C’est comme un rêve, ce petit attroupement d’enfants émerveillés, une douce enveloppe.
Ils ont donné le signal. On se lève pour aller dans sa chambre. En chemin, je passe ma langue à l’intérieur de son oreille. Il va presque tomber, il s’accroche à une chaise.
C’est rien, il me dit. Ça me fait toujours ça quand on me caresse l’oreille.
Il n’est vraiment pas comme les autres, me dis-je. Pas besoin de s’en faire, de se demander comment se comporter avec lui. De toute façon, il est l’imprévisible même. Autant se laisser aller avec dedans. J’entre dans l’imprévisible moi aussi, je vais le devenir...
D’ailleurs, je suis un peu étonnée par son demi-évanouissement mais pas tellement. Étonnée de voir quelqu’un comme lui mais pas étonnée de voir une telle réaction justement chez un tel personnage. Et puis, il est très maigre, aussi maigre qu’Aurélien est corpulent. Sous-alimentation, me dit-il quelque temps plus tard quand il manqua de s’évanouir dans la rue comme nous marchions.
Il a une façon de faire l’amour très intense. Ses mains volent sur le corps de l’autre, jamais il n’étreint, ne vous tient entre ses bras pendant l’amour, jamais. C’est très différent d’avec Aurélien parce que déjà lui bien sûr il ne parle pas, même si l’amour avec lui peut durer des heures comme cela arrivait toujours ensuite. Il est autant dynamique, virevoltant dans le lit qu’il occupe dans tous les sens possibles qu’Aurélien est calme et statique. Aurélien, c’est comme les Sumo, il ne bouge presque pas et quand il le fait, c’est d’un bloc. Félix, lui, d’une légèreté étonnante, ne tient pas en place. Mais il ne s’appesantit jamais sur mon corps qu’il prend plutôt comme un instrument de musique aux milles jeux différents dont il n’a de cesse de faire vibrer les marteaux, les cordes...
Mais lui et Aurélien ont trois points communs très importants. Chaque petit geste compte, sans la finalité, le butoir de la copulation. Une curiosité insatiable pour les corps. Et la non-séparation entre l’acte de donner et de recevoir le plaisir ; tout cela se faisant exactement au même moment dans un tourbillon dans les deux sens où le sens se perd, justement.
Pour cette première fois, je reste dans le lit de Félix jusqu’au milieu de la nuit. Nous avons fait des pauses où sans rien dire nous fumions une cigarette. Il jetait les cendres par terre. Moi qui étais habituée à la propreté maniaque de la maison parentale, je cherchais un cendrier des yeux et, n’en trouvant pas, je fis comme lui. Quelle liberté, me suis-je dit, jeter les cendres et les mégots par terre sans interrompre les flux du présent entre nous, c’est formidable...
J’aimais beaucoup son petit slip bleu ciel de cette première fois. Ses cheveux, bruns, raides et très longs, lui couvrant les épaules. Qui sentaient la pomme. J’aimais son long sexe fuselé au bout. La nuit ensuite, seule chez moi dans mon petit lit, en fumant une dernière cigarette dans le noir avant de m’endormir, je comparais le bout rougi et effilé de ma cigarette à son gland fuselé et j’en étais pleine d’émotions. Il était là, avec moi.
À un moment, son index s’approche de mon œil droit puis se retire puis se rapproche de nouveau. Il va et vient plusieurs fois. De plus en plus près. Je n’ose rien dire. Impossible de rompre le charme de ce silence que j’apprends avec lui à connaître, à aimer. Il dit :
C’est beau la couleur de tes yeux, dedans. On dirait un tronc d’arbre. J’ai envie de le toucher.
Ah ! c’était donc ça, me dis-je. Je voyais bien qu’il n’avait pas envie de me crever l’œil même si son geste démontrait l’intention contraire. C’était surprenant.
Puis il dit qu’il me ramène chez moi. À pieds. C’est loin. Tant mieux, nous resterons plus de temps ensemble. Parfois, il s’arrête de marcher pour me regarder et son sourire immense, entier, explose sur son visage. Avant de partir il me dit que je suis une tige et mon visage, une fleur.
Comme avec Aurélien, pas de rendez-vous prochain envisagé. Tout est là, réalisé. Tout est prêt à advenir. Pas besoin d’entacher l’inconnu par des mots. Il n’a pas de feu. Je lui donne mon briquet mauve pour le chemin du retour. Il le prend avec grâce et sérieux, comme si je lui donnais quelque chose d’une valeur inestimable.
Quelques jours après la première nuit entre Félix et moi, je le retrouvais à un dîner avec des amis chez Camille. Aurélien aussi était là. Je savais que Félix l’avait mis au courant de notre nuit. Parce que je le sentais. Par la sensualité qui nous englobait tous les trois, certains regards croisés, certains silences..., qui se diffusait au milieu de la petite assemblée d’amis. C’était étrange et excitant de sentir la bulle invisible et forte qui nous reliait secrètement. C’était très physique, uniquement physique. Mentalement je ne me disais rien. Spontanée et inexpérimentée je n’avais aucune référence sur laquelle me baser, aucune connexion à établir. Je recevais les sensations qui m’immergeaient toute et, transportée par elles, j’avais l’impression de me laisser couler... Adolescente. C’est ainsi que, dans le studio de Camille, nous nous sommes retrouvés allongés sur son lit tous les trois. Comme pour nous reposer, simplement. Les trois ou quatre personnes en présence nous jetaient des regards un peu réprobateurs, Aurélien, Félix et moi nous mettant à l’écart d’un dîner normal. Mais cela ne nous importait pas.
Aurélien était allongé sur le ventre entre Félix et moi. Et chacun de part et d’autre on s’est mis à caresser, par-delà son vêtement, son dos que nous savions particulièrement sensible. Aurélien, la tête enfouie dans son bras replié, frémissait en silence. Et les mains de Félix et mes mains se rencontrèrent, on se caressait pendant que nous caressions le dos d’Aurélien.
Je me souviens que c’était une émotion très vive qui m’englobait alors. La chose se faisait simplement mais je sentais qu’elle était extraordinaire. Aussi extraordinaire, pourtant, vu ce qui nous animait ensemble, qu’évidente. Et c’était cela aussi qui était très troublant. Par-delà la masse frémissante d’Aurélien sous nos caresses, Félix et moi nous nous regardions, rivés l’un à l’autre par les canaux pulpeux de nos yeux.
Je n’ai eu aucun dilemme. Ressentir cette attirance à la fois pour Aurélien et pour Félix ne posait pas problème.
Ils étaient très différents l’un de l’autre et c’étaient aussi les meilleurs amis qui soient. Les animaient le même rêve, le même projet de vie, la même manière d’être au monde et au-delà.
Aimer quelqu’un c’est, à travers sa personne, entrevoir et désirer autre chose la dépassant. Un autre pays ou un autre monde. Surtout la possibilité d’un mode de vie qui vous plaît, un ailleurs qui vous attire et vous intrigue. L’on ne peut aimer qu’en sentant que l’autre est fait de la même pâte que soi en même temps qu’il porte aussi un ailleurs auquel on aspire et qui veut bien nous ouvrir sa fenêtre avec lui. Un cadeau magnifique. C’est exactement ce que je voyais avec ces deux garçons. Une soif d’authenticité. De la vraie vie. Loin des conformismes. Une recherche constante et ludique de la vérité... Cela formait l’utopie que je me devais atteindre. L’ailleurs. En deux mots ou plutôt trois, je les aimais.
Frederika Fenollabbate