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L’aveu de Mariko (extrait 3)

Peur et passion

Aurélien m’avait dit :
-  Tu es une femme qui va jusqu’au bout.

Mais en disant cela, il n’était pas satisfait. Il sentait bien que cela n’avait rien à voir avec le jusqu’auboutisme.
-  Non, ce n’est pas ça. Je ne sais pas comment dire, avait-il ajouté.

Je voyais qu’il tentait de définir mon intensité à vivre chaque chose. Et cette façon de m’abandonner aux caprices de mes désirs. Ce qui n’a rien à voir avec le jusqu’auboutiste. Qui, étant au contraire assoiffé d’autocontrôle, s’acharne à appliquer sa volonté. En ce mois d’août finissant -cela faisait deux mois que je n’avais aucune nouvelle d’Aurélien- je me mis à relire un livre de Bataille. Alors se laissa correctement saisir ce qu’Aurélien avait tenté de m’exprimer. Quand Bataille dit aller "jusqu’à l’extrême du possible". Un acquiescement ardent aux incandescences de la vie, à notre nature pour soi-même incontrôlable... Fin août, au moment où ma lecture de L’expérience intérieure venait de s’achever, Aurélien m’appelait. Et si nous passions tout de suite à la webcam ?

Félix me fit un peu de place pour que je m’installe près de lui à son bureau. Dès le début de la communication les plaisanteries se mirent à fuser. Presque aussitôt notre interlocuteur réclama ma nudité. Je l’exauçais. Il poussa une exclamation de plaisir.

Les objets durs et brillants enclavant les chairs délicates... Muet, comme envoûté, Aurélien regardait sans plus bouger. Absorbé dans cette contemplation fascinante il se figeait dans une immobilité qui ne semblait pas du tout naturelle.
-  Je crois que la connexion s’est interrompue, murmura Félix. Tu vois, l’image est gelée.
-  Oui, on dirait !
-  On va l’appeler voir s’il répond.

Ce que nous fîmes. L’image sur l’écran resta telle quelle. L’immobilité n’avait pas bougé d’un iota et se prolongeait. Connexion interrompue, c’était clair. Je criais un peu plus fort pour vérifier une dernière fois. Et il y eut comme un frémissement... Aurélien tourna la tête. Nous éclatâmes de rire. Il nous regardait, étonné. On eût dit qu’il se réveillait, se tirait d’un rêve profond. S’il y avait eu quelque chose d’interrompu, cela avait été sa rêverie suspendue à la chair ornée de fétiches contraignants à faire mal, voilà tout... La petite séance reprit de plus belle, se poursuivit pendant une demi-heure. Une demi-heure avec Félix et Aurélien, cela valait mille fois mieux que de nombreuses heures avec les anges du passé... Déjà je me sentais pouvoir bientôt rentrer de nouveau dans mon travail, dans lequel ces derniers temps je ne me sentais plus trop être. Un an s’était écoulé depuis que nous l’avions retrouvé. Déjà. Notre amour avait un an.

Deux semaines plus tard, nous convînmes au téléphone de notre rencontre prochaine, une vraie cette fois en chair et en os. Oui, la chair. Dans un mois avec Félix j’allais reprendre la route pour le sud. Ce mois avant le départ s’écoula vite. Quelques achats avant de partir. De nouvelles tenues d’intérieur, de nouveaux fétiches. Xavier nous offrit une cravache. Avant de partir Félix et moi y goûtâmes. Je découvrais cette nouvelle sensation, différente de celles du fouet à lanières, de la ceinture ou de la main nue qui sont déjà toute différentes entre elles. La cravache est cinglante, le premier impact est très vif. Et circonscrit en un point tout petit par la surface mais qui plonge en profondeur. Une sorte de brûlure qui saisit d’un coup, une brûlure douce de se donner dans ce cadre du sexe. Aussitôt elle se diffuse, élargit son cercle. Et les ondes se propagent en surface. Cette deuxième sensation, survenant alors que la première, cinglante et forte agit encore, surprend d’autant plus. Impression d’être encerclée de toutes parts, comme Félix en mesurait les effets et la faisait jouer sur plusieurs parties du corps, là où jamais je ne m’y attendais. Fétiche magnifique de possession...

Le sud que nous avions quitté au printemps, nous le retrouvions en automne mais un automne que de nom. Il faisait aussi beau et aussi doux qu’au printemps, une chaleur idéale. Nous avions signalé à Aurélien notre apport d’objets nouveaux sans lui spécifier de quoi il s’agissait. Ce que je lui montrais en premier fut le vibro tout mignon, rose fluo et les deux bandeaux pour les yeux, le noir et le rouge. Je gardais le meilleur pour la fin, la cravache. Quand il se fut bien réjoui de tout cela, je la sortis enfin... L’excitation d’Aurélien, déjà bien brûlante, monta d’un coup de plusieurs crans. Lui qui n’en avait encore jamais tenu entre les mains ! Mon pyjama chinois tomba bien vite pour que la chair pût recevoir pleinement les coups. Bien qu’il n’eût jamais vu de cravache sexuelle, on eût dit qu’il avait fait ça toute sa vie. C’étaient entre lui et elle des retrouvailles avec quelque chose de secret qui n’avait jamais eu lieu. Mais qui l’habitait depuis toujours. Il trouva immédiatement la meilleure technique pour obtenir les bons effets. Je dus juste le tempérer dans sa fougue pour donner à la séance la suspension temporelle, la froideur adéquates. Permettant les nuances, la subtilité exquise dans la graduation de la douleur et de l’humiliation, je veux dire du plaisir. J’avais très mal, un mal bon. Il frappait fort. Il transpirait, sa chevelure humide scintillait. Implacable, il me grondait sévèrement et sans appel dès que je bougeais ou demandais grâce... Avec application il apposa sur un bout de sein la pince. Que mes yeux fussent bandés par le masque l’excitait beaucoup. Je mis ensuite ma robe rouge... Cela dura longtemps. La cravache me laissa de grandes marques dont les garçons se réjouirent fort. Et moi aussi. Ils étaient assis l’un en face de l’autre. Debout et nue sous ma robe rouge transparente je me tenais entre eux. Ce soir, nous étions tous les trois en rouge. Aurélien et moi, nous nous sommes étreints longuement. Très fort. J’avais l’impression que nos êtres se touchaient, se confondaient, se parlaient. Je lui dis :
-  Mon petit amour... Je t’aime... Je t’aime.

Je le sentais vibrer à ces paroles. Il me serrait fort. Un petit peu plus tard, lors d’une pause, il me dit qu’un jour il me ferait ce tatouage : Aurélien pour la vie. Il ajouta que j’étais obligée de me laisser faire sinon il ne croirait pas à ce que je lui avais dit tout à l’heure, je t’aime. Je ne répondis rien à ce sujet et enchaînais sur autre chose.
-  Et le pipi ? dis-je.

Nous en rêvions depuis cet hiver quand il était venu à Paris, que je lui en avais parlé. Félix installa la caméra. Aurélien me dit de m’allonger par terre. Je m’exécutais sur les tomettes glacées. Avant le départ du jet, je le regardais. Il paraissait très grand, immense, comme prêt à m’engloutir... Jet chaud, tellement bon. Je me tortillais. J’adorais, j’adorais... Puis vint le tour de Félix qui, violent, me pissa sur le visage. Je fermais les yeux. Tout mon visage recevait l’urine. Submergeant comme sensation. Nous passâmes dans la chambre, au lit. Ma langue courait d’un homme à l’autre. Je gardais les yeux ouverts pour ne rien perdre de ce spectacle, j’en ronronnais de bonheur. Je leur dis ensuite qu’ils ne m’avaient pas touché le vagin, que j’avais eu une extase sans ce contact et que j’aimais cette déviance. Je dis à Aurélien que le sexe c’est le détournement de l’instinct de procréation. Avant de partir, il me serra fort dans ses bras.
-  Ma petite Mariko..., dit-il sans faire tomber sa voix à la fin, marquant qu’il s’agissait du début d’une phrase.

J’attendais, je ne disais rien. Je ne voyais pas son visage, ma tête sur son épaule. Nous attendions tous les deux. Les mots devaient continuer à sortir de sa bouche. Ensemble, nous y étions suspendus. Puis sur un autre ton, il dit :
-  Je vais te couper les fesses, te tatouer.

Je ris. Il s’en tirait par une blague au lieu de dire qu’il m’aimait. Je savais que c’était très important pour lui de le dire. Qu’il ne le dirait pas à la légère, que ce serait un acte, avec ses conséquences. Ce début de phrase me toucha énormément. Parce qu’il avait essayé de le dire. Et parce qu’aussi on ne m’avait jamais dit ma petite Mariko. Je me dis qu’il m’appelait sans doute comme ça en lui-même, quand il pensait à moi. Je comprenais enfin que je n’étais pas sa femme, et donc pas en rivalité avec la sienne. Que je n’aurais jamais cette place dont d’ailleurs je ne voulais pas, qui n’était pas la bonne, qui n’était pas la mienne. Ce que j’étais pour lui n’avait rien à voir d’ailleurs avec les catégories sociales. Ce qu’il y avait entre nous trois, c’était une "fraternité d’âmes"...

Le lendemain, nous dînions de nouveau à Bel Air. D’habitude nous allions au restaurant. Mais là nous avions besoin de plus d’intimité dès le début. C’était la première fois qu’on se voyait tous les jours comme ça. Un besoin, une envie réciproques. Nous étions d’abord allés faire des courses. Il avait acheté des couteaux, dont il était grand amateur. Nous n’allions pas faire de sexe ce soir, avions-nous dit. Nous devions nous remettre de la soirée de la veille. À la fin du repas, il prit ses grands couteaux et me dit de mettre mon petit doigt sur la table pour me le couper. Il voulait l’emporter avec lui. Nous palabrâmes là-dessus, moi développant les arguments pour ne pas me faire couper, lui développant les siens pour avoir un bout de chair de moi, un bout de peau. Il était prêt à faire des concessions. Si je voulais garder mon doigt, il le permettait. Je n’avais qu’à choisir un autre endroit... C’était amusant de devoir argumenter là-dessus... Sur sa demande, j’enlevais ma jupe et descendis mes collants et ma culotte pour qu’il vît les marques de la cravache de la veille, des rougeurs encore très vives avec aussi de petits hématomes. J’éprouvais un plaisir énorme à me montrer les fesses nues, les fesses à l’air, en plein dîner, devant deux hommes habillés, qui jouissaient de leur souveraineté -vivre à fond leur perversion- ainsi que de leur pouvoir amoureux sur moi. Je lui dis qu’au lieu de me prendre un bout de chair, il pouvait déchirer ma culotte. Ses yeux aussitôt s’illuminèrent. Je remis ma culotte en dentelle rose. Je sentais la tranche du couteau sur le flanc. Un pan de dentelle tomba. Je dis qu’il pouvait faire de même de l’autre côté. Sans même avoir le besoin de le voir je sentais Félix, suspendu au spectacle, prendre un grand plaisir. La culotte en dentelle tomba en guenilles. Nous devions le raccompagner. Je remis mes collants résille gris clair sur mes fesses nues. Aurélien les regarda sous la résille et dit que c’était beaucoup plus beau sans la culotte. Je mis les boules de geisha. Recouvris le tout par ma jupe. Et je sortis avec eux parée de la sorte.

Frederika Fenollabbate