VampyrBaby... Depuis combien de temps ne la voyait-elle pas ? Elle l’avait faite après un chagrin d’amour. C’est bête les chagrins d’amour. On croit que l’amour peut être un élan à sens unique, comme s’il y avait un émetteur et un récepteur. Il faudrait alors que celui qui reçoit émette aussi. Gloria sait maintenant que ceci n’est pas l’amour. Quand on a un chagrin d’amour c’est que ce n’était pas l’amour. Rien qu’une relation de miroir. Et quand le miroir se brise on pleure. VampyrBaby m’avait guérie de ça. Les gens sont fiers d’avoir des chagrins d’amour. Ils se sentent exister. Même brisé un miroir reste un miroir. Je n’ai rien contre les miroirs mais il me les faut plus sophistiqués, qu’ils nous regardent aussi, eux. VampyrBaby a été mon miroir de sang. Je voulais me couper les veines. Alors je l’ai créée. Tailladé mon poignet, j’avais sucé. C’était bon. Il paraît que parfois ils sont rosses dans les hôpitaux quand ils pensent qu’il s’agit d’une tentative de suicide. Qu’ils peuvent vous recoudre sans anesthésie, rien que pour faire souffrir. Leur prétexte : que cela serve de leçon. Hypocrites. C’est juste que leur sadisme trouve une bonne raison, morale, pour se lâcher. Qu’est-ce que ça peut leur faire, qu’on ait voulu mourir ou que ce soit un accident. Y a-t-il une différence ? Pas pour moi.
Les sourds, tout en les plaignant de tout notre cœur, et pour ce qui est de plaindre les autres sans rien faire, de cœur on ne manque pas, tout en les plaignant, on les envie. D’être dans la jouissance de caracoler en dehors de la signification. Mes poupées ne parlent pas. Vous avez remarqué ?
Le regard des poupées est étrangement fixe. Dans cette fixité on imagine toutes sortes de mouvements. Ce n’est pas la même fixité que celle des animaux. Les animaux ont l’air de penser plus que la pensée elle-même. Les poupées, ce serait plutôt en deçà. Sans conscience, elles règnent. Les animaux savent ce qu’ils ont à faire. Les poupées c’est encore mieux, elles n’ont rien à faire. Strictement. Qu’être là. On aimerait pouvoir être comme elles. Savoir ce que ça fait vraiment que d’être là. Dans la vie ? Non, on ne peut pas dire dans la vie mais en vie. En vie comme on dit en Bretagne, en Normandie, en Angleterre, à Honolulu... Pourtant ce n’est pas un lieu la vie. Si on n’était pas vivant, on ne pourrait aller nulle part. La vie et nous-même c’est pareil. On ne peut pas être là. On ne peut être que la vie. Quand la poupée, mieux que nous, est là. VampyrBaby a une belle façon d’être là. C’est comme ça que je sais si mes poupées sont réussies ou non, si elles y sont ou pas. Quand moi pauvre vivante, je ne suis qu’au-delà et en deçà.
Quand VampyrBaby m’a signifié que ça y est, elle était là, j’ai crié très fort. Pour essayer de me sentir exister peut-être parce qu’en même temps, je me suis sentie vidée d’un coup. Maintenant j’aimerais faire une bouche. Une déesse hiératique vaginale et farouche. Qui n’évoque pas le sexe mais son en deçà et son au-delà. Mais c’est quoi ?
Ils sont rosses d’avoir choisi un si bel acteur pour jouer le rôle du suicide designer, la figure de la mort. Ce n’est pas juste... C’est cruel. Bon, raisonnons froidement. Pensons la chose au lieu d’en être pétrifié. Si j’essaye de le penser, ce n’est pas parce que j’ai des tendances suicidaires, pas plus que vous qui vous croyez sains. Toute la notion de santé serait d’ailleurs aussi à repenser. C’est parce que j’y vois la manière la plus imagée et la plus pure permettant de comprendre ce qui se trouve en deçà et au-delà du sexe. Le sexe pur.
On ne pense pas le suicide peut-être parce que c’est lui qui nous pense. Je crois que le suicide nous pense à chaque seconde.
Il ne fait pas couler beaucoup d’encre, de pixels et de salive. On est choqué. Mais on ne le pense pas. Qu’il soit mal se montre comme une évidence. On ne le parle pas mais on le punit, le sanctionne, le plaint ou le condamne. Bref, on ne le pense pas. Mais cet avis en apparence bien tranché, ces actions et affects qu’on se doit d’éprouver vis-à-vis de lui, c’est louche. Ce louche c’est que ça nous ferait jouir... La vie, le monde, sont un cours de processus ininterrompus où tout devient à chaque instant. On est dedans, on l’est. La mort vient interrompre le cours des processus. Elle nous rêve. Elle serait enfin le miroir pur nous permettant de nous voir être là. Parce que vivant, on ne le voit pas puisque nous et la vie c’est pareil... C’est le lit de néant, le choc de rien où viennent buter toutes les choses qui peuvent avoir un cours.
Penser la mort est impossible non pas parce qu’elle est inconcevable, impossible à vivre ou à connaître. Ce serait là une raison bassement matérielle. Penser la mort est impossible parce que c’est elle qui nous pense. Et le vendeur de suicides voudrait panser cette plaie. Guérir la mort par la mort. Je m’assassine donc je suis juste là. Comme la poupée. Qu’importe si après je ne suis plus du tout ?
Au moment de me tuer, j’étais là, rien que là.
Je n’étais que ça. Poupée de chair bientôt putride.
Et l’amour, tu crois que c’est comment ?
L’amour c’est devenir poupée de chair sexuelle. L’aspiration à devenir entièrement sexuel. Ça, ce n’est pas VampyrBaby qui me l’a transmis mais FilleBulle. Une bulle transparente devant son visage comme une voilette. Rigide, bien ronde. Surmontée d’une flèche dorée qui descend entre les yeux, cerclée d’une bande d’étoiles. Quand je suis entièrement sexuelle, m’a montré FilleBulle, c’est moi qui suis là, pas mon corps. C’est pareil, tu vois, que quand tu es morte. Ah bien d’accord. Mais ça fait mal alors !
Oui très très mal.
L’amour fait très mal.
C’est parce qu’il fait très mal qu’il y a les perversions. Pour jouer avec le mal. Pour le retourner en volupté et en bonheur.
Je suis une femme perverse qui joue aux poupées.
Frederika Fenollabbate