Possédée, elle s’était mise à prier. Elle n’invoquait aucun dieu, aucun saint, aucune sainte ni esprit ni diable. Mais seulement le silence absolu de la pensée, un abrasement des sensations pour acquérir la paix. Elle s’était adonnée à cet exercice six fois en trois jours. Elle constatait que, si la possession ne l’avait en rien relâchée, elle se sentait moins troublée, moins perdue.
C’est bien, je pactise avec ça. Continuons...
L’exercice consistait à s’allonger sur le sol de l’atelier à plat ventre, la face contre terre, jambes jointes, les bras en croix.
Comme c’est bon d’abandonner toute velléité de maîtrise, de pseudo-dignité. Comme c’est bon de s’apercevoir que ces oripeaux enfin délaissés ne sont que mascarade du monde. Délice de la soumission totale. S’emplir d’une nouvelle dignité. Pas mondaine celle-là ?
Comme c’est bon de s’aplatir, entrer sous terre ou s’envoler.
Aujourd’hui la pluie martelait la verrière de l’atelier. Jetée au sol dans le froid (le poêle venait de tomber en panne), Gloria écoutait la pluie si passionnément qu’elle en vint bientôt à oublier l’existence des autres sons possibles du monde. L’évanouissement sonore entraînait avec lui la disparition des couleurs, des substances, des formes... Ses images mentales, alors que ses yeux étaient clos, se réduisaient maintenant à rien. Les souvenirs, les pensées s’étaient retirés également. Dans cet oubli la pluie même bientôt cessa d’être de la pluie. Devint un rythme lointain mais très puissant en même temps, une cadence indéchiffrable propulsée de l’intérieur de Gloria. Elle ne sentait plus la dureté du parquet contre ses seins, son front, ses hanches. Le froid l’engourdissait. Le rythme imperceptible mais prégnant dans son corps en éclaboussait l’extérieur et lui faisait un tapis d’atomes tourbillonnant. Amortissant le contact entre la chair et son dehors.
Immergée dans le martèlement rythmé, elle l’écoutait de toute la force de sa passion. Désert sensoriel et mental. Soudain, du fond du désert, surgit une image qu’il lui semblait avoir oubliée depuis longtemps. Découverte un jour avec surprise dans un livre des rendus d’échographie de femmes enceintes. Sur l’un d’eux, le fœtus de profil suçait son pouce. Et maintenant ce cliché enfoui refaisait surface brusquement. Il s’imposait de sa pleine envergure dans sa vie par le dedans.
Je croyais que les bébés suçaient leur pouce pour pallier la perte du ventre de la femme. Par le trou de la bouche refermé sur le doigt, tenter de colmater le trou du corps entier creusé par le départ de la mère, simplement en le mettant au monde.
Pourtant... toi qui es encore à l’intérieur de la femme, tu suces déjà ton pouce. Cela voudrait dire que derrière la nostalgie maternelle se cache un au-delà...
Quel trou tu cherches à boucher puisque tu es encore dedans, encore imbriqué au corps de ta maman ? De quoi essayes-tu de te rassurer, quel abandon, quelle perte ? D’où vient la nécessité de te tenir compagnie à toi-même alors que je te croyais béatement fondu aux limbes du placenta ? En tout cas tu souffres déjà, n’est-ce pas ?
Regrettes-tu le moment où tu n’étais encore rien, où tu n’existais pas du tout ? Ou bien le moment pile de ta conception, l’instant fatal où s’est produite la rencontre des gonades ? La princeps situation.
Toi, le fœtus, tu es mon ancêtre.
Je ne m’en remets pas de ça, fœtus suçant son pouce...
Mon angoisse est l’ancêtre de toutes tes angoisses, Gloria. Je baigne dans la matrice. Mon angoisse première est la matrice des angoisse ultérieures. C’est en elle que se love la réponse à une sacrée énigme. Putain d’énigme ! La matrice de cette angoisse répète ensuite dans la vie mille et une formes. Où, travestie, elle s’exprime quand même. Et ta tête, Gloria, se cogne entre deux pistes contradictoires. Qu’est-ce que j’essaye d’oublier, de soigner, de colmater ? Le regret de ma non-existence ou bien le regret de ma fulgurante conception ?
Tu aimerais redevenir fœtus toi-même pour pénétrer sa nostalgie. Cet œuf refermé sur l’énigme originelle.
Derrière la nostalgie maternelle se cache un au-delà... Avoir la force, Gloria, de percer le voile de la nostalgie maternelle.
Voir, affronter ce qui se trouve derrière le voile. De quel nature est le désir du fœtus ? Lui qui, n’éprouvant nul besoin, nul désir ni mondain ni d’altérité, puisque dans le ventre féminin il est dans le paradis absous de tout manque, lui qui est le seul être-non-être-encore qui vibre du désir pur, de lui je peux apprendre pour tout vivant la secrète nature. Désir qui n’est pas quelque chose de ce monde, et qui donc ne manque de rien.
Si se trouve la nature de son désir de l’au-delà du monde et du manque, se trouverait par là-même la nature du désir pur. Celui-ci correspond à une question. Qu’est-ce qu’il veut ? N’être rien ou être l’étincelle sortant du sexuel combat ?
Fœtus, pouce dans la bouche. Mêlé au corps tout-puissant dont tu ne fais pas la différence d’avec le tien. Donc tu ne t’intéresses à rien d’autre, ne désires rien d’autre que la réponse à ce questionnement sur toi-même : n’être rien ou l’étincelle du feu d’amour. Cette réponse, notre unique raison d’être... Partagée entre la nostalgie du moment pur de la conception où se contiennent tous les possibles... désir de tout. Ou celle d’avant la conception au-delà des limbes, néant... désir de rien. Lové entre les deux extrêmes, ton petit cœur bat donc dans le désir pur...
Dans cette oscillation d’une extrême à l’autre, Gloria s’écartelait. S’aplatissait pour entrer sous terre. S’aplatissait pour prendre son envol. S’aplatissait et devenait la poussière du sol comme l’air du ciel. Devenue poussière, Gloria. Poussière d’étoiles et fragments de sexes désarticulés...
Non-existence ? Sexe ?
Et ça tournait très vite, tellement vite que ça s’embrouillait et tout et rien se mêlaient. La violence de la vie secrète... Dans le froid sur le parquet glacé, les bras en croix la face contre terre, jambes jointes, une sensation nouvelle la brûlait. Comme du sexe incandescent. Mais pas seulement dans le bas-ventre mais dans toute la chair, sexe explosé. D’où pointait maintenant la bouche ouverte, hurlante, du fœtus.
La non-existence, regarde-la comme la mort pure. Ce n’est jamais que l’infinie répétition du rien. Eternité.
Le sexe pur, vois-le comme la copulation originelle, première et unique, moment de conception qui ne cherche qu’indéfiniment à se répéter. Elle n’engendre que toi. Donc, pour le reste, stérile de toute engeance à jamais. Se devant de répéter ce rien. Tu vois, comme ça, là aussi tu peux le retrouver, le rien.
Je ne choisis pas entre la non-existence et le moment originel de la conception qui se répétant m’engendre à tout moment. Je ne suis fait que de ces deux élans. Deux élans qui se confondent, s’empoignent et me font crier. C’est pour ça que je hurle en naissant. Mon cœur bat, je suis vivant, je désire du désir pur. Il m’empoigne et m’excite pour l’inclination vers la mort. Je suis le désir pur... Gloria... La non-existence et le sexe. C’est pareil. Quand s’érotise l’inclination en nous, si forte, pour la non-existence. Rien indéfiniment répété... Rêve de l’originelle copulation qui dès lors ne doit engendrer plus rien. Sexe pur...
Frederika Fenollabbate