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Les anges de l’histoire (extrait 4)

Juste un peu plus tard, Soledad se réveilla, plein d’angoisse. Dans le noir, il s’habilla sans faire de bruit et monta sur le pont. La jonque poursuivait sa route. Il regarda aux alentours mais il lui fut impossible de localiser où ils se trouvaient. Bah, qu’importe, se dit-il comme dans un rêve, de toutes façons on bouge tout le temps, alors... En revanche il brûlait de savoir ce qu’était devenu le matelot bizarre rencontré la veille. Comment on a pu être aussi imprudents ? se demandait-il en avançant sur le pont. S’endormir alors qu’on ne sait même pas entre quelles mains on se trouve ! Il entendit un drôle de bruit, dont il ne put situer la provenance et vit clignoter des lucioles dans l’obscurité profonde. Il n’y avait sur les rives aucun réverbère d’allumé.
-  Aïe ! Vous ne pouvez pas faire attention ! lança soudain une voix revêche.

Son pied venait de heurter quelque chose. Penché tout bas et regardant... il se figea sur place, à demi incrédule : posée sur le pont au ras du sol, une tête. Une tête de femme, prunelles vertes, qui le regardait fixement... vivante. C’était indéniable. Les cheveux ramassés en un gros chignon au sommet du crâne, elle tenait entre les dents un long fume-cigarettes ; elle fumait nonchalamment en clignant de temps à autre les yeux. Il chercha où se nichait le reste, elle devait bien avoir un corps ! Mais peut-être l’obscurité était-elle trop opaque... Il ne voyait rien du tout. N’était-elle que ça ?
-  Qu’est-ce que vous faites ici ? dit la tête.

Éberlué, il recula malgré lui de quelques pas. J’hallucine ? se dit-il et de la sueur perla à son front. Pourtant, je n’ai rien pris hier. À moins que ce soit ce que m’a fait boire la poupée avec sa robe de poisson. J’ai tout bu comme un con ! Mais c’était tellement bon, comme du gin avec un soda bien sucré comme je les aime... Sentant ses jambes flageoler sous le choc de la surprise, il se laissa tomber assis par terre.
-  Rien, je ne fais strictement rien, marmonna-t-il, la bouche sèche.

Elle fit quelques ronds de fumée très réussis puis :
-  C’est quoi votre métier ? demanda-t-elle avec un sourire charmant.
-  Artiste, répondit-il en se demandant ce qu’elle fumait ; ça sentait drôlement bon.
-  Ça ne m’étonne pas alors que vous ne fassiez rien. Les artistes sont des branleurs.
-  La plupart qui se disent tels, oui c’est le cas. C’est juste le statut qui les intéresse. Et pour avoir ce statut, il faut faire le minimum, le minimum qu’on vous demande. Ce ne sont pas des artistes en vérité mais des chiens de l’État.

Elle éclata d’un rire cristallin en plissant les yeux ; il vit ses paupières chargées de fard mauve, un peu brillant. Il ferait mieux de se méfier au lieu de continuer à lui parler. Il fit un mouvement pour se lever mais la tête se couvrit d’une grimace. Sa bouche s’ouvrit en rectangle puis Soledad vit quelque chose qui lui brillait au coin de l’œil glisser le long de la joue. Elle pleurait. Il resta en place.
-  Monsieur, s’il vous plaît, pourrais-je vous demander de me rendre un petit service ? dit-elle en reniflant.
-  Fais donc, on verra...
-  Auriez-vous l’obligeance de me moucher ?
-  Je n’ai pas de mouchoir.
-  Vous non plus ? Ma mère m’a toujours dit qu’on ne devait jamais sortir sans un mouchoir. C’est comme quand on va à l’école, il faut toujours avoir sa trousse sur soi. Je suis sûre que vous étiez le genre de petit garçon à ne pas avoir de trousse !
-  Bien vu, c’est ça. Je devais chaque fois soudoyer ma petite voisine pour qu’elle me prête un stylo. Que d’images et de chewing-gum elle m’a tapé !
-  Ah ! Ah ! Ah ! Ça vous fait rire, vous n’êtes pas rancunier, c’est bien. Vous avez un bon fond. Je vous en prie, Monsieur, mouchez-moi !

Bon cette fois, c’est la dernière, se dit-il, je fais ce qu’elle demande et je me tire. Il tendit la main, pressa le nez glacé, humide, en détournant la tête. En coula un jus gluant. Il secoua la main par-dessus bord puis l’essuya à son pantalon.
-  Merci beaucoup, ça soulage, dit-elle. Ravie de faire votre connaissance. Je m’appelle Gladys Angst, ajouta-t-elle en lui faisant les yeux doux. Et vous ?
-  Soledad Donval.
-  C’est un nom de Under, ça ! J’en mettrais ma main au feu !
-  Tu n’en as pas.

Alors les sourcils s’arquèrent en accent circonflexe, la bouche s’élargit en rectangle... voilà qu’elle pleurait. Qu’est-ce que ça peut être susceptible, se dit-il. Mais ce qui le perturbait plus encore, était cette mention des Unders. Cela pouvait être dangereux qu’elle les connût.
-  Monsieur Donval, dit la tête avec un triste soupir, vous avez le don de faire pleurer.

Le don de faire pleurer... Cette expression lui plut beaucoup, le troubla. Il se mit tousser.
-  Vous aussi, vous avez pris froid ? demanda-t-elle.
-  Non, dit-il en se raclant la gorge. Je tousse sans raison...
-  Vous êtes un grand nerveux. Les nerveux rentrent dans la catégorie des mélancoliques passionnés ; ce sont ceux que je préfère. La passion donne un coup de fouet salutaire à la mélancolie et la mélancolie forme une base propice à la passion... Ils aimeraient être toujours en partance pour la chasse au trésor mais rien de matériel, bien entendu. Quelque chose de... perdu. D’oublié. D’archaïque. Qui a les couleurs du neuf le plus extrême, comprenez-vous. Puisque c’est quelque chose qu’on n’a jamais vu, c’est normal. Donval, Donval... mais oui, je pensais bien que ce nom me disait quelque chose. C’est une amie qui m’a parlé de vous, il y a bien longtemps.
-  Qui ?
-  M’en souviens pas. M’en voulez pas, je suis comme ça, sans mémoire. Disons que par moments tout me revient en vrac, j’ai des tonnes d’informations qui me déboulent dessus à la microseconde, tellement à ne plus savoir qu’en faire. Mais souvent, il n’y a rien, niet.

Il ne fallait plus tarder maintenant, ça devenait dangereux de rester avec cette chose. Il se leva. Mais soudain la tête s’éleva à hauteur de la sienne. Elle avait un cou longuissime, comme un ruban qui faisait des volutes et dont Soledad ne pouvait pas voir l’extrémité. L’obscurité est trop opaque, se dit-il.
-  Vous savez, reprit-elle, je suis une grande voyante... voyeuse... enfin je ne sais plus comment on dit... En tout cas, avec mon cou extensible, je peux aller là où je veux. Et juste une tête, ça se glisse n’importe où. Si vous saviez les spectacles qu’il m’a été donné de voir dans ma vie ! Ah ! ça me revient maintenant, c’est Alice Benjamin qui m’avait parlé de vous ! Je fréquente parfois son club, hum... rien de bien recommandable à mon goût. Mais bon, il faut vivre avec son temps n’est-ce pas ? Mais je ne vous y ai jamais vu, cher Monsieur.
-  Qu’est-ce qu’on y fait ? demanda-t-il, étonné de ne pas avoir été informé de l’ouverture du club d’Alice Benjamin, la vieille folle de Russie.
-  On s’y échange des trucs d’informatique, des données, des programmes, des astuces... Enfin, vous voyez le genre. Moi je ne sais pas très bien, je ne m’intéresse pas beaucoup à ce genre de choses, j’en sors pour ainsi dire... Mais nous parlions des Unders. J’aimerais tant apprendre sur eux. Toutes sortes de légendes courent sur leur compte, j’aimerais savoir lesquelles sont justes et lesquelles ne le sont pas. Me faire une vision claire de la chose, vous comprenez ?
-  Oui, oui, je comprends, marmonna-t-il en toussotant. Mais quelles sont ces légendes ?
-  Comment vous dire ? Il y en a tellement... tellement ! La dernière en date, celle qui m’enchante le plus je dois avouer, c’est celle de leur origine et de leur but. On dit qu’origine et but chez eux c’est pareil, se rejoignent quelque part.
-  Et ce quelque part... ce serait quoi ?
-  Je ne peux pas vous dire, cher Monsieur Donval. Je vous en conjure, n’insistez pas. Ma pudeur toute naturelle, naturelle enfin... m’empêche d’aller plus loin.

Qu’est-ce qu’elle voulait dire ? C’était quoi cette histoire de pudeur ? Pourquoi avait-elle eu cette drôle de tête, -de tête, elle n’avait que ça !- en prononçant le mot naturelle ? Il sortit une cigarette de sa poche, chercha du feu dans ses poches, n’en trouva pas. Alors le long fume-cigarette se brandit vers lui, la jolie tête lui offrait du feu, comme c’était drôle... Et il alluma sa cigarette à celle de la tête, qui brûlait sans se consumer. Puis il regarda la rive. Toujours impossible de localiser où la jonque voguait. Ils devaient être assez loin de Paris. Il ne disait rien. Les prunelles vertes ne le lâchaient pas, le regardaient en profondeur. Il n’aimait pas ça. Il lui tourna le dos, partit. Marre d’elle, qu’elle fût apparition ou non, il n’en avait que faire... Soudain, comme il avançait en direction de la cabine où devaient dormir paisiblement, les chanceux, Vladimir et Fiora, un sifflement aigu zébra l’air. Une grosse liane passa en un éclair devant ses yeux et il ne put faire plus aucun pas. Ni bouger les bras. Ligoté sur place...Le cou s’était allongé encore, corde terriblement solide qui virevoltant dans les airs à toute allure autour de son corps, l’avait emprisonné aussi sec. Bondage, se dit-il, se tortillant en vain pour se défaire de la corde qui le serrait fort des jambes aux épaules. Cette fois, ça y est, je suis cuit. Hallucination ou pas, il était pris. Par qui, par quoi ? ! Et la tête, avec toujours son fume-cigarettes tout fumant, se posta juste contre la sienne pour dire :
-  Où tu cours comme ça, l’ami ? Tu ne sais pas que tu ne peux pas me fuir ? Que toute ta vie durant, bonne ou laide, dure ou douce, je serai là ?
-  Mais pourquoi ? Dis-moi pourquoi, implora Soledad, les membres douloureux sous l’étreinte de la liane qui l’enserrait encore plus fort.
-  Tu n’as pas encore compris, petit naïf saumâtre ?
-  Que dalle... Oh ! et puis je m’en fous, ça ne m’intéresse pas.
-  Je suis toi ! Je suis toi, tu m’entends ? Toi ! Toi ! Toi !

Frederika Fenollabbate