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Virginité (extrait 4)

Angèle se sent lasse. Elle s’est retirée dans cette petite chambre qu’elle occupe depuis toujours. Chaque nouvelle attaque de Jozef la tracasse un peu plus mais aujourd’hui elle se tourmente particulièrement parce que le rituel de la folie auquel elle s’est accoutumé est perturbé ; cette fois, Monsieur n’est pas seul. Jusqu’à présent, Angèle aurait pu qualifier d’un seul mot les crises de Mauvert, celui de repli. Sa vie studieuse et active se coupe par intermittences de périodes plus ou moins brèves durant lesquelles il ne fait rien, se rétractant jusqu’au vertige sur ses besoins organiques élémentaires. C’est, d’après la vieille gouvernante, parce que ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, fonctionnent en circuit fermé, prenant des proportions anormales et scandaleuses qu’ils poussent son maître jusqu’à ses derniers retranchements, jusqu’au point ultime. Là, il se sent le seul humain et ne possédant absolument aucun espace qui lui soit propre. Pendant ces jours difficiles, habituellement, Angèle n’a rien à faire ; Monsieur refuse ses soins, ne se lave pas, mange à même des boîtes de conserve froides, grogne des mots inaudibles. Elle sait que dans ce cas il ne quitte la chambre, la réclusion, la folie qu’au moment où toutes les boîtes, consommées, renversées, jonchent le sol tels des oiseaux morts vidés de leur substance. C’est durant cette épreuve si pénible pour elle qu’elle aimerait qu’il redevienne petit. Car alors Angèle avait l’impression de lui être utile. Dans une certaine mesure, elle lui servait à s’orienter vers la voie du bien-être et de l’insouciance. C’est par elle qu’il apprit qu’il était homme. Ils étaient seuls. Le garçonnet parcourait la maison çà et là en rêvant. Tout d’un coup, en passant devant la cuisine dont la porte était fermée, il sut, derrière cette porte, la présence d’une FEMME NUE. Il n’en avait encore jamais vu. Il eût même été incapable de dire ce que c’était. Pourtant, là... sans qu’il la vît ou l’entendît, sans qu’il le sût d’une quelconque manière concrète, la chose était sûre. Peut-être fut-il moins frappé par cette présence que par la manière, absolument nouvelle pour lui, dont il l’avait repérée. En effet, en cette minute exceptionnelle, il n’était relié au monde ni par la vue ni par l’odorat ni par l’ouïe ni par l’esprit. Cette déréalisation du corps s’accompagnait d’une acuité du monde extrêmement précise et poignante. Par autre chose que la perception habituelle, il sut que, derrière la porte, se tenait la FEMME NUE. Il ne devint plus que chair, de la chair vive, masse compacte et aveugle, suffisante, par laquelle son désir se connectait sans médiation à la nudité. Et c’est la nudité qui l’appelait, qui attirait le noyau diffus de sa chair. Quand il poussa la porte, il la découvrit en train de faire la vaisselle. Elle l’entendit entrer, se retourna et lui sourit. Elle s’essuya les mains, s’assit et l’attira contre elle. Il enfouit son visage dans sa poitrine. Elle referma sur lui ses cuisses puissantes. Elle était ce qu’il voyait de plus beau. "Rien jamais n’égalera cela", se dit-il. Et tout le reste de la vie lui parut futile et sot. Un sourire lointain animait le visage d’Angèle. "Elle est nue et femme. Jamais je ne serai aussi nu, je ne suis pas une femme, se dit-il avec tristesse. Elle est nue et cela me donne tant de bonheur que je voudrais lui en donner aussi. Oh ! quel malheur de ne pouvoir à mon tour être une femme nue ! Mais que puis-je faire ?" Les larmes du petit garçon mouillèrent les beaux seins de la servante. Sa main rouge, rugueuse ouvrit la braguette de l’enfant. Elle en sortit un sexe pâle et mou qu’elle posa sur sa cuisse. Et puis ses doigts se mirent à le caresser. Quelque chose de très profond ébranla le garçon ; il fut envahi par la sensation de tantôt, quand, encore derrière la porte, il avait détecté la nudité de cette manière si frappante. Il frotta sa joue sur les seins de la gouvernante mais ce n’était pas seulement cette partie du corps féminin qu’il lui semblait toucher. Il sut qu’il pouvait désormais appréhender la femme par-delà leur seul point de contact, qu’une femme ne se touchait que comme cela. En même temps, le petit bout de chair se redressa en durcissant, rougit, comme pour capter tout le stock de sang et de muscles de son être. Tout lui-même, ce n’était plus que ce bout de chair tendue à l’extrême, non plus séparé et relié au monde mais tranchant à vif dans le monde, complètement immergé dedans. Et il eut envie de pleurer, mais de bonheur cette fois. Le sourire d’Angèle changea de tonalité. C’était maintenant un sourire de joie intense. "Ce qui donne du bonheur à la femme nue, c’est ma queue quand elle grossit", pensa le jeune garçon.

Frederika Fenollabbate