Soledad se plaisait assez chez ses parents adoptifs. Même s’il demeurait triste et distant, il goûtait les bienfaits d’une intimité affectueuse. Surtout après toutes ses années de pensionnat (il n’avait rien connu d’autre) où il avait dû se replier sur lui-même pour se protéger de la promiscuité. Il ne s’était pas entièrement débarrassé de cette habitude, maintenant qu’il n’avait plus à se prémunir des tracasseries stupides, continuelles des occupants d’internat. La maison d’Anne-Laure et Guy qui l’avaient adopté n’était pas très grande mais c’était leur seul enfant et il y demeurait tranquille. Dans le jardin, Guy lui avait construit une cahute en rondins de bois où le garçon passait des heures.
Avec son air maussade, ses lèvres fines portées par une mâchoire imposante, ses yeux si noirs brillant du fond d’orbites profondes, son mutisme obstiné, son corps malingre, il ne constituait pas le joli chérubin des fantasmes. C’était sans doute pour les raisons inverses que les D. furent émus devant lui.
Dans la première maison d’enfants où il vécut, on lui donna ce surnom incongru de Soledad. Par la suite, quand ils l’adoptèrent, Guy et Anne-Laure D. tentèrent de lui restituer son prénom d’origine, celui que l’administration lui avait donné, correspondant à son sexe. Mais le petit enfant, alors âgé de sept ans, ne l’avait pas accepté, ne répondant jamais et entrant même dans d’affreuses crises d’angoisse lorsqu’on l’appelait ainsi. Soucieux de ne pas le perturber davantage -prévenus par les psychologues qu’il pouvait traverser des moments très violents- ils s’en étaient tenus au nom de Soledad.
À dix ans, il ne connaissait toujours pas l’identité de ses parents naturels et sans doute, ne la connaîtrait-il jamais. C’était, étrangement, une question qu’il ne se posait pas. Tout ce qu’il savait de l’histoire de ses origines se résumait à ses date et lieu de naissance. Cela, il y pensait souvent, essayant d’imaginer de toutes ses forces cet instant fatal, de rendre la plus vivante possible une nuit du Nord, glacée... un vingt-neuf février. Il vécut en Picardie jusqu’à l’âge de sept ans, jusqu’au moment où les D. l’eurent adopté, l’emmenant vivre chez eux, dans un hameau près de Dieppe. Tous les trois ou quatre mois, ils le conduisaient à Paris visiter divers musées et expositions, eux qui n’avaient jamais fréquenté ce type d’endroit. Car ils se rendirent compte très tôt que leur enfant était habité par une curiosité exceptionnelle s’exerçant sur toute chose et une capacité formidable à emmagasiner et utiliser les informations. C’était pour eux une grande joie et source de fierté, eux qui par ailleurs étaient modestes en tout.
Le père, Guy, travaillait au port. Machiniste dans les soutes des bateaux, grand et costaud, cheveux ras et bras tatoués, il avait tout l’aspect d’un marin. Homme droit et équilibré, il était plein d’une affection admirative et maladroite pour le solitaire Soledad.
Anne-Laure, femme douce et attentive, s’occupait de ses fleurs et de son jardin potager. Une fois par semaine, elle se rendait au marché du village voisin pour vendre ses poireaux, ses haricots et ses pommes de terre biologiques.
L’éducation de l’enfant abandonné, dans la pratique, ne leur posait pas de graves problèmes. Brillant à l’école, assez docile envers eux, il s’offrait en apparence comme un enfant de rêve. Mais cela ne voulait pas dire qu’ils ne se tracassaient pas à son sujet ; car malgré son extérieur souriant et léger, ils décelaient chez lui une nature complexe qu’ils ne savaient pas saisir. Concrètement, elle se révélait sous trois aspects ; le sentiment trop respectueux pour être sincère qu’il manifestait à leur égard, son absence totale d’amis et ses horaires de jeux complètement farfelus. Il leur fallait positivement l’arracher tous les soirs du cabanon où il s’enfermait dès la sortie de l’école et souvent même, il leur arrivait de l’y surprendre en pleine nuit, penché sur ses encyclopédies de faune et de flore marines et sur le microscope que sa tante, la sœur aînée d’Anne-Laure venait de lui offrir pour ses dix ans.
Pour se rapprocher plus intimement de lui et le sortir un peu de sa cahute, le père avait essayé de l’intéresser aux machines, à la mécanique. Lorsqu’il ne réparait pas ou ne nettoyait pas les moteurs des bateaux, Guy passait son temps à réparer, démonter, remonter tous les moteurs qui lui tombaient sous la main. Soledad l’avait suivi dans cette activité une ou deux fois mais devant la figure encore plus triste de l’enfant à ces moments-là, Guy l’avait laissé tranquille. Cependant, tout autre était son attitude vis-à-vis de l’électricité. Sans y être poussé par personne, il se mit à jouer assez tôt avec les câbles, les prises, les branchements... Quand il n’était pas très sûr de lui, il allait se renseigner auprès de l’électricien du village. Les travaux d’électricité de la maison lui furent bientôt confiés, même si parfois, lors d’expériences mystérieuses pratiquées dans sa cahute, les fusibles de toutes les chambres sautaient. Ces jeux imprimaient en lui une certaine logique, l’amour des machines futures, complexes et obsédantes pour le nouveau siècle. Il y avait aussi une autre petite différence par rapport aux autres enfants : Soledad détestait la télévision et ne la regardait jamais, sauf pour suivre les matches de boxe, sport qu’il ne pratiquait pas lui-même, n’aimant pas l’exercice en général, hormis la nage qui convenait bien à sa nature solitaire et à son attachement viscéral à l’océan. Plus tard, quand des journalistes curieux de son passé d’homme violent lui demandaient où il avait appris à se battre,"dans la meilleure salle qui soit, répondait-il en soulevant ses babines, ce qui chez lui correspondait à un sourire, dans la rue, dans la faim et le froid."
Anne-Laure toutefois avait un petit peu plus de chance que son mari dans ses tentatives pour séduire le garçon. Un jour, il devait approcher de ses huit ans, alors que, de la lucarne de sa bicoque, il la regardait distraitement ramasser des pommes de terre, elle lui lança juste un petit sourire avant de vite se remettre au travail. Soledad était sorti en courant et sans un mot, elle lui avait montré à partir de ce jour comment bêcher, biner, planter, arroser, ramasser et cueillir les fruits et les légumes, tâches que maintenant Soledad accomplissait très bien. La mère d’adoption et l’enfant communiquaient ainsi sans une parole et si cela ne représentait pas grand chose aux yeux des autres, c’était pour tous les deux une source de joie. Cette activité rustique partagée avec elle et la nage dans l’océan donnaient au garçon la majeure part de sensualité et d’affection.
Il avait dix ans, cinq mois, deux jours, en un dimanche d’août orageux et pénible. Après un bon repas dominical, Guy faisait la sieste. Anne-Laure cueillait des roses au fond du jardin. Soledad, accoudé à la lucarne du cabanon, la contemplait sans un mot. Sans le regarder, le nez enfoui au cœur d’une délicate rose blanche, Anne-Laure lui demanda :
Qu’est-ce que tu veux faire plus tard... quand tu seras grand ? Ingénieur agronome... ou en génie électrique ? (Question banale mais qui trouvait un écho intime et prodigieux chez lui ; le grand tracas qui taraudait sans relâche le garçon étant : GRANDIR ! GRANDIR !)
Je veux faire de la plongée sous-marine pour tout savoir sur les poissons et sur les abysses marins, déclara-t-il tout à trac, surpris lui-même d’avoir répondu si spontanément.
Émue, Anne-Laure s’approcha doucement de la lucarne et, avec la rose, lui caressa tendrement la joue.
La nuit même, Soledad connut sa première crise d’asthme, qui lui fit garder le lit, épuisé et vidé, pendant quinze jours, crise qui fut suivie par de nombreuses autres. La plongée sous-marine lui fut interdite. Mais qu’allait donc faire Soledad ?
Frederika Fenollabbate