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Fiora déplia l’objet devant Soledad pour qu’il regardât bien le bandeau large, souple, gris métallique et elle l’invita à le touche

Les anges de l’histoire (extrait 3)

Fiora déplia l’objet devant Soledad pour qu’il regardât bien le bandeau large, souple, gris métallique et elle l’invita à le toucher. Étonnamment fin. D’infimes nervures se percevaient sous les doigts, comme un linéament sanguin invisible. Le bas du bandeau s’incurvait en deux demi-lunes, faisant penser à un loup de carnaval mais sans orifice pour les yeux. Aucun câble ne pendouillait ; Soledad s’étonnait qu’il n’eût même pas besoin d’être raccordé à la console. Markus et Nestor Hache s’étaient certainement surpassés. Ce dernier le fit assoir dans le siège le plus confortable de la chaufferie et Fiora tendrement se pencha sur lui en lui soufflant que le mieux était de fermer les yeux. Ce qu’il fit. Une froideur glacée s’abattit alors sur ses paupières et la moitié du front. Cependant le bandeau, au contact de la peau, se fit d’une chaleur très douce, et children Shape [ appearance Appearance material Material [ diffuseColor 0.3 0.4 0.1 ............. ―Transform[ rotation 0 1 0 3.14children [ DEF MAIN_GAUCHE Transform― et la voix de Fiora Glass, l’étrange chant sans musique, commencèrent ensemble à l’envoûter.

J’aimerais parler du coquillage. Celui qui gît au fond de moi et que je deviens. Un coquillage qui tient du feu et de la foudre. Ma blessure qui devient force. L’orifice qui se fait clameur. Mais ça ne hurle ni n’explose. C’est le cœur de la Respiration. Une montée ininterrompue, graduelle oui peut-être ; mais folle. Une folie qui se sait belle et n’a donc plus peur de rien. C’est ma bouche. Ma bouche-oreille. Fini le temps où je me faisais saigner les oreilles. Dans l’angoisse coupable, parce qu’encore je ne connaissais que ça. Les oreilles sont des blessures qui nous raccordent plus qu’au monde, à la matrice première d’avant le temps où j’étais là. Je me protège mal pendant mes règles. Ces jours-là je ne mets que des habits clairs, comme ça on peut bien voir les taches rouges, les grandes et belles fleurs qui s’étalent dessus. Et je laisse aussi des marques sur les sièges où je m’assois. On croit que j’écris de la littérature érotique. C’est une croyance commode pour les bien-pensants. Sans comprendre que la littérature et l’érotisme c’est la même chose. En ce que ce sont les trous qui les font. Les orifices du corps sont plus faciles à comprendre que les orifices de l’écriture. Or je suis sûre qu’ils fonctionnent d’après le même modèle. L’orifice corporel troue un passage aux nerfs, aux vaisseaux sanguins. Et c’est par ces passages que vous et le monde vous entrez en communication. Des secousses à la fois de plaisir et de peur faisaient des zigzags sur la moelle épinière de Soledad ; ce qu’exécutait l’ordinateur allait plus vite que sa conscience ! Il comprenait dès lors qu’il lui suffisait d’avoir le désir d’une commande pour que celle-ci se mît en branle immédiatement. C’était... prodigieux... Effarant... Magnifique... Et très dangereux. Il n’était plus en face de l’ordinateur, mais dedans et les lignes de code défilaient à une allure diabolique ; c’était des torches qui se tordaient, s’entrecroisaient, décroissaient avant de réapparaître de nouveau. Sans fin. Soledad coincé au milieu. Son cuir chevelu se martelait d’étranges picotements. Et sa tête devenait vraiment très lourde. Tellement lourde, attirée par un aimant trop puissant. Pourtant le casque ne le gênait pas, si léger qu’il ne le sentait même pas sur le front. Mais en revanche une poigne d’acier, venue d’ailleurs..., lui enserrait le crâne vertigineusement. Il avait la douloureuse et l’exquise impression qu’il était en train de se détacher de son cou pour passer de l’autre côté du miroir. Ce qui se fait pressentir, avec une violence si parfaite et grande qu’elle ne laisse plus le temps de s’en révolter, foudroyement impeccable du don, c’est qu’en moi, dans l’arête vive du même instant, la femme rejoint la fille, la courtisane rejoint la mère, la sauvagerie du désir rejoint l’harmonie paradoxale du sentiment. Les femmes ont le pouvoir de tuer sans faire mourir. Les femmes viennent des océans. Ça turbinait vraiment très vite, détaillant chaque étape de la programmation, la révélant pas à pas. Le cyberspace, une sûreté dans l’exécution qui le dépassait. Les torches maintenant remplacées par de gigantesques tentacules allant du bistre au carmin vif qui venaient se jeter contre lui. Il en avait des sensations physiques extrêmement fortes. Et sa volonté se distillait, s’éparpillait, mourait dans les lignes de code. Sa mémoire absorbée par une mémoire plus vaste, illimitée. N’existait plus, comme présence humaine, que les modulations de cantatrice de Fiora et ce qu’elle disait aussi, il le percevait du dedans. Il le savourait, mais plus que de le savourer, il avait la certitude que c’était cela exactement ce que lui-même avait toujours pensé, voulu vivre, que cela faisait de lui un autre être, maintenant que c’était mis en mots et qu’il n’allait plus vivre que comme ça. Il y a là-bas, très très loin de moi, un lieu qui n’existe pas auquel je suis branchée en permanence. Ce qui fait qu’aussi c’est le plus proche. Il n’obéit pas à l’espace-temps. Je ne sais pas de quoi il est fait mais c’est par les sons qu’il se donne à moi. Je le vois aussi, latéralement, jamais devant derrière en haut ni en bas mais à côté, dans le prolongement de mes oreilles, qui certains jours, en ont même saigné... C’est une grande masse blanche, mais pas lumineuse, pas irradiante, plutôt mate, absorbante. Un désert qui m’absorbe, oui c’est ça. Ce que l’on nomme tout platement : le silence. Je me demande si maintenant, après tant d’années, mais pas tant que ça, les montagnes de l’Extrême-Nord russe rejettent encore des cadavres. Ce serait quelque chose que d’imaginer le parcours de ces tas de corps nus parfaitement intacts, avec leurs marques de scorbut, de pellagre, d’extrêmités gelées, déboulant à la porte d’un McDonald’s. Le trou du permafrost qui viendrait ainsi agresser les trous des narines, des yeux et le trou de la bouche des consommateurs de viande fraîche. J’ai mâché les vagues et le varech. C’est par l’oreille que le monde vient à nous. Parce qu’avant que l’humain vienne au monde, le monde vient déjà à lui. Quand il est encore scellé dans la nacelle tendre d’une autre mer, l’oreille baigne dans le liquide. Le monde vient à l’humain par le fluide. Par les sons qui se transportent dans les molécules qui s’embrassent. J’ai voulu dessiner le planisphère des sonorités des océans. Les océans c’est le dedans de l’oreille quand elle était dans le ventre de l’océan premier. Son excitation croissait en même temps que sa frayeur car il se rendait compte que la machine n’obéissait pas à sa volonté mais à ses désirs profonds qu’il n’avait même pas le temps de se verbaliser à lui-même. Tout lui échappait donc de toutes parts... Les tentacules s’évanouirent l’une après l’autre et il devait maintenant se frayer un passage, difficile, étroit, entre deux rangées de falaises à perte de vue, déchiquetées, blanches, sur un fond noir velouté qu’il lui semblait toucher. Quand il frôlait par moments les parois des falaises, des milliards de petits pics montaient à l’assaut de son corps pour l’ouvrir, le pénétrer, le fendre. Cherchant la porte. La petite porte, la faille par où pénétrer le fichier. Il lui semblait que le programme, utilisé avec le bandeau magique, confondait le fichier et l’utilisateur humain. Car plein de petites lames bien aiguisées martelaient la peau, la tête, le corps de Soledad, comme si un algorithme voulait l’ouvrir lui et non le fichier. Mais pour Soledad bientôt il n’y eut plus là aucune différence... Et il bandait. C’est-à-dire qu’il se sentait tel une grande blessure tuméfiée, ambulante, avec un énorme afflux de sang coulant par des blessures internes. Ce sang par lequel il signait un pacte avec l’obsédante virtualité qui crée des mondes réels, leurs noces, sa mort... Se fondre dans la passion, mourir. Une lumière aveuglante se dressa soudain devant lui. N’en croyant pas ses yeux (lesquels ?), il comprit qu’il se trouvait au cœur même des pixels. Des pixels montrés à nu, le frôlant, le chatouillant et le griffant au passage. Un tremblement nerveux secouait ses membres du dedans. Il n’était plus maître de rien, une intensité plus vive que tout l’emportait. Ouvrir ? Aimer ? Mourir ? L’océan premier palpite sur cette ligne de démarcation ni dedans ni dehors, là où s’enroulent doucement les molécules des lèvres gonflées, Amour... Bientôt nous allons devenir Musique... Moi, femme aux cheveux rouges et femme aux cheveux noirs et femme aux cheveux cendrés nous courons toutes les trois ensemble sur les plages. Les plages qui scintillent comme du poison. L’orifice corporel et celui de l’écriture opèrent par torsions. C’est leur mode. Tension, torsion entre le dehors et le dedans, l’avant et l’après, la vie et la disparition, l’amour et le désir... Si pour désirer il faut aimer, pour faire l’amour, il faut oublier l’amour car le désir va à l’encontre de l’amour. L’amour veut préserver l’autre ; le désir veut l’empoigner, s’en emparer, le déchirer et se déchirer avec. Écrire c’est comme aimer et désirer en même temps. La musique vient de la danse et la danse vient du malheur. Les premiers humains ont martelé le sol de leurs pieds nus rehaussés de grelots aux chevilles. Ils voulaient imiter la mer. La mer est venue et les a tenus serrés dans ses bras de volupté et de puissance. Et elle leur a donné la musique et la danse. L’amour comme plaisir premier et source de richesses est venu après. L’amour est dérivé de la musique. Et la musique, ce sont les mers qui nous l’ont donnée. Entrer coûte que coûte, ouvrir tout grand la porte. Les lignes dansent, s’entrecroisent, s’emmêlent, se mettent à dessiner quelque chose. Mais qu’est-ce que c’est ? Et une voix au fond de lui, lui dit : C’est l’ADN. Ton cerveau. Grand ouvert. Regarde-le, regarde-le bien, tu n’en auras pas l’occasion une deuxième fois. Suis dans les moindres détails les neurones, les synapses... Et son gros œil intérieur qui clignote à chaque micro-seconde contemple les pixels mis à nu, dans l’ivresse des profondeurs... S’il ne voit et n’entend plus rien par l’organe qui n’est jamais que la frontière entre le dedans et le dehors, il capte tout par le dedans. Les organes en lui n’opèrent plus par fonctions séparées, ils ne sont plus là pour délimiter un dedans et un dehors, tout se fait au vif du dedans. Nausées, vertige. Quand tes lèvres, mon amour, se posent sur les siennes, lui qui est aussi mon amour, quand vous vous embrassez, je sens ma culotte se mouiller et ce ne sont pas seulement les fleurs rouges. Tu es à plat ventre et il s’allonge à-demi sur toi. Sa tête est dressée. Il sourit aux anges. Mes mains volent de lui à toi. Sur son épaule, une libellule tatouée semble prête à décoller. Vos peaux, l’une claire l’autre brune, se chevauchent, s’encastrent. Moi je jouis à cette vision... Il s’est dédoublé. Il a face à lui son propre cerveau, bien en place en apparence dans sa boîte crânienne. Il tourne. Lui-même n’est nulle part. Dans quelle position se trouve-t-il ? Assis ? Debout ? Couché ? Il vaut mieux être assis que debout, couché qu’assis, et mort que vivant, dit un proverbe turc. Et moi... je suis quoi là ? Mais imbécile que tu es, un cerveau ça ne peut être ni assis ni debout ni couché ! Mais mort oui, bien sûr... Vos bouches s’ouvrent et se referment sur mes seins, chacun d’un côté. Mon foutre de femme et le sang de mes règles maculent les draps, les chairs et aussi la libellule. C’est comme si les plus anciens animaux du monde veillent sur nous. Nous contemplent. Univers de l’obscurité aveuglante. Se gratte le sexe qui le brûle à mourir. Si ça brûle, c’est que c’est encore vivant, non ? Oui peut-être, mais cela ne prouve rien, ce sont sûrement les vers qui guettent déjà pour le ronger. Il comprend qu’il en train de mourir... La mer m’a parlé quand je suis née. C’est elle qui m’a donné ma puissance et mon nom. Nos corps, mis en transes s’engloutissent et se dissolvent.... Et maintenant c’est toi mon amour qui le pénètres, lui, mon autre amour, le même mais absent. Et ensuite moi. Oui, tu nous pénètres l’un après l’autre. Mais... comment expliquer cela ? Tu le pénètres aussi en me pénétrant, moi. Pouvez-vous saisir cela, vous, libellules tant que vous êtes ? Tu me pénètres moi aussi en le pénétrant. Tout se mélange, la fin et le début du monde. Le ciel liquide est le phallus qui se promène avec le double de mon cadavre sous mon bras. Son sexe le brûle. Il bande comme jamais il n’a bandé de sa vie. Il bande de tout son corps et de toute sa tête. Si ça le brûle, c’est que c’est son dernier organe à rester encore vivant, avec son cerveau. Son cerveau est passé dans son corps. Son corps est Sexe.... Suprême coupure qui commande la réunion et l’éloignement, le combat des forces... Il n’y a pas de code crypté dans ce fichier, il n’y a pas de code... Soledad vole, avant de sauter dans le brasier. Au cœur du brasier qui tend vers lui des teintes pastel tellement douces, attirantes. Il survole une étendue miroitante aux contours de femme, blanc bleuté, laiteux. Il la devient. Et tout au fond il y a le brasier rouge qui clignote. Qui l’attend, oui, pour le brûler. Les mains se tendent vers Elles, Femme ou Mort, enfin l’atteignent, s’y fondent. Et le code disparaît avec Soledad dans l’œil du cyclone du brasier.

Frederika Fenollabbate