Un cas amoureux
La nuit est tombée. Seul dans l’obscurité de ma chambre, je ne trouve pas la force de me lever. Ni pour allumer la lampe ni pour aller chercher ce verre d’alcool dont j’ai tellement besoin. La seule force qu’il me reste est pour rêver. Reprendre le même rêve éveillé qui se noue, dénoue jour après jour... et se renoue encore. Sur un thème unique, la fille qui vient de partir. J’ai passé l’après-midi à parler avec elle ou plutôt à l’écouter. Elle m’a rempli de sa vie. Déversée en moi, elle m’imprègne ; dans mes veines à la place du sang. L’énergie éteinte, je me liquéfie. Ne serais-je plus que cette eau où se reflète son existence ? Sortie de chez moi, elle va directement à un rendez-vous galant. Elle me le racontera jusqu’au moindre détail. Comme elle le transcrirait dans son journal intime... Voilà, je ne suis rien que cela. Je suis cela, moi de chair et d’os. Son journal intime.
Elle ne se doute pas que je me languis d’elle quand elle ne me marque pas de ses paroles, de ses récits. Combien ma vie personnelle est vide et morne. Car je ne suis que cela. Ce vide...
Je fais de la lumière et prends un livre. Mes yeux se posent sur la note en bas de page : "Gain et perte logent sous le même toit", proverbe russe. Formule admirable. C’est précisément ce qui m’arrive... Quoi qu’on fasse, quoi que l’on combatte et quoi qu’on obtienne, c’est cuit d’avance. Cercle diabolique qui vaut pour tous. Ce qui cause le bonheur c’est aussi exactement ce qui cause la disgrâce. Et inversement -car c’est cela qui est terrible, de marcher dans les deux sens- les obstacles sur la route sont exactement les mêmes matériaux lui permettant de se réaliser. Si bien qu’on ne peut pas les éliminer sans en même temps effacer ce qui sert au succès. N’importe qui d’un tant soit peu lucide le constate tôt ou tard. On ne peut pas toucher le bonheur sans en même temps souffrir. Déjà par la peur de le perdre. Et d’ailleurs peut-il durer toujours ? Gain et perte logent sous le même toit. Formule implacable mais juste mille fois. Rien ne s’applique mieux à ma situation.
Je suis amoureux de cette fille qui n’est pas amoureuse de moi parce qu’elle m’aime d’un sentiment véritable et très fort. Qui n’est pas l’amour. Cette fille et moi sommes les meilleurs amis du monde. Mon malheur comme mon bonheur viennent de là. Chacun le sait, l’amitié n’est pas l’amour.
Pendant quatre ans nous avons été dans la même école, étudiants en philosophie. L’année dernière elle a bifurqué pour les sciences religieuses extrême-orientales. Je poursuis ma philosophie. Mais notre amitié est toujours là, accrue de jour en jour. Cet attachement, paradoxe renfermant mon bonheur et mon malheur, il y a des moments où je le maudis.
Pour elle je ne pourrai jamais être celui qu’il faut séduire, celui qu’elle aurait peur de perdre s’il allait avec une autre... Non, moi je suis celui qui est toujours là. Qui la fait rire. L’écoute inlassablement lui raconter sa vie, ses chagrins, ses joies. La conseille. La protège. Un peu comme son grand frère. Mais je ne suis pas son frère ! Je suis amoureux d’elle et elle ne s’en doute même pas. Maudite situation, la chair condamnée au silence.
Je la connais mieux que personne. C’est là ma seule revanche sur ses amants passés présents et futurs. Je la connais aussi parfaitement que seul peut connaître celui qui vit dans l’ombre et n’est pas impliqué. Mieux qu’un fiancé qui la touche, se fait regarder d’elle et lui parle. Car l’amoureux se laisse absorber par les effets, les sensations, les humeurs et les remous de la symbiose relationnelle. Il n’a de la femme que ce qu’elle veut bien lui montrer. Et elle prend soin de lui dévoiler cela seul la mettant à son avantage. Ou bien mue par la jalousie, l’animosité, la rancœur et mille autres raisons, elle se comporte envers lui pour obtenir un résultat escompté... Tandis qu’avec moi, elle n’a pas à glisser, à tomber dans ces faussetés. Son confident, son grand et chaste ami, je la vois et la comprends telle qu’elle est en elle-même, sans fards et sans écran. Son miroir, son double. À moi elle me dit tout. Non seulement elle me raconte sa vie mais elle me fait part de ses rêves, ses doutes, ses impressions sur ce qui lui arrive, les gens de son entourage, ses relations. Ce n’est pas seulement le présent qu’elle me confie mais aussi son passé, pas très étendu encore, nous sommes jeunes. L’enfance, la famille. Ce qui cause mon bonheur. J’ai la chance exceptionnelle de connaître les pensées secrètes d’une fille mieux que quiconque. Cela pour la seule raison que nous ne sommes pas dans une relation amoureuse, laquelle exige toujours sa part de mystère, de cachotteries, de feinte et d’esquive même dans l’amour le plus pur. Je la connais justement parce que je n’en profite pas. Tant de beauté et de mystère déployés, ouverts devant moi, parce qu’ils ne sont pas pour moi. D’elle, je vois tout et ne touche à rien. Joie et malheur ! Toucher avec les yeux... non mais, quel non-sens !
Pour le dire de façon crue, c’est parce qu’elle et moi nous ne couchons pas ensemble que je suis le plus heureux des garçons de pouvoir vivre dans une proximité exceptionnelle avec une femme. C’est parce que nous ne couchons pas ensemble que, fou amoureux d’elle, je suis si malheureux. Suis-je clair ?
Cependant, placé dans ce cadre qui forme un point d’observation unique et fiable, je me sens envers moi-même le devoir de décrire cette fille. Car de par son caractère singulier et extravagant, elle est aussi l’archétype de la féminité. À la fois unique et universelle. La femme dont rêvent les hommes. C’est ainsi que chaque nuit je rêve de...
Fumiko Fuji ou Fuji Fumiko. Suivant qu’on le dit à la française ou à la manière du pays de ses origines. Son nom de famille, Fuji, comme la montagne vénérée. Née sous le signe du dragon dans l’astrologie chinoise mais de la panthère dans la japonaise, quel animal la représente le mieux ? Panthère secrète et dangereuse, sensuelle. Ou dragonne qui m’obsède ? En tout cas, créature d’une essence supérieure, à la fois animal et déesse... Donc une femme. Et la seule vraie. C’est pour elle que dans mon sommeil toutes les nuits ou presque se tache le drap de mon lit.
Née sous le signe de la panthère et de la dragonne. Et moi sous le signe du non-signe, je vais écrire sur elle puisque je ne peux pas me coucher sur son corps. Ne pouvant pas coucher avec elle, je vais la coucher sur le papier. Écrire avec elle, entrelacer son nom à mes mots amoureux.
En moi parfois une voix raisonnable, dans un ultime instinct de survie, me dit de renoncer. De faire la place dans mon cœur pour une autre personne, une fille normale qui saurait se faire aimer de moi et qui m’aimerait d’amour en retour.
Mais comment renoncer à cette amitié qui fait la seule joie de ma vie ? Fumiko, son affection. Toujours si gentille, tendre envers moi.
Comme il est beau ton nom... Comme tu es belle...
Ta chevelure lisse dénouée sur les épaules. Ou quand parfois, rassemblée en queue de cheval sur le côté de la nuque, elle s’écarquille au bas du visage en mèches brillantes ; pétales d’un lotus noir.
Tes gestes. La grâce de tes membres. La profondeur et la mobilité de ton regard qui tour à tour semble sonder un mystère ou planer dans quelque rêve. La souplesse de ta démarche un peu enfantine. La fulgurance de tes rires ou de tes larmes. Tes brusques sautes d’humeur, les raccourcis, les sauts surprenants de tes discours tellement imprévisibles pour mon mental d’homme bien ordonné. Et avec tout ça, tu ne soupçonnes pas une once de ma passion. Je suis le meilleur ami c’est-à-dire certainement pas l’homme qui donne envie qu’on se jette dans ses bras, dans son lit. Sexuellement et amoureusement parlant, pour toi, je vaux moins qu’une fourmi. Trop sérieux, trop sage, trop je ne sais quoi et pas assez autre chose. Engagé dans rien, rêveur, passif, à côté du vrai monde et de la vraie vie, celle que tu aimes, intense, tumultueuse. Aux gars comme moi, la seule solution qui s’offre consiste à se tourner vers une vie balisée, conventionnelle. Finir les études. Travailler. Avoir une famille dans le meilleur des cas, je veux dire dans le pire. Mais non, je n’ai pas Fumiko mais je ne me rangerai pas pour autant !
À mi-chemin entre la passion et la vie morne. Je suis... Ce vide de Fumi. Fumiko. Fuji Fumiko. Fumiko Fuji. Amour mort qui n’a pas pu commencer à naître. Cet amour pourtant si vivant, je le sens en moi tout le temps. Ton reflet dans mon corps malheureux de garçon timide, maladroit. Cet amour à la fois mort et vivant qui fait de moi un mort-vivant... Je n’ai pas pu me faire aimer de toi. Alors je t’écris.
Frederika Fenollabbate