Dernières publications
Tous les textes
Espace privé


Lotus Sauvage (extrait 3)

Les divinités lieuses

Dans tout ce que m’apprenait Fumiko, une chose me captivait particulièrement. C’est que rien dans la vie, ni les gens ni les événements, rien n’est solidement clos, hermétique. Si on pense le contraire, c’est pour se protéger, pour rester petitement efficace dans le monde actuel, sordide. Mais dans la réalité, ça ne se passe comme ça.

Tout est définitivement poreux. Et ce, dès la base, à la naissance même de chaque idée, émotion, événement... Une circulation infinie et incroyablement opérante règne à tout instant entre soi-même et le reste. L’efficience véritable se réalise par les liaisons, les flux qui président aux bonnes ou mauvaises rencontres. Les connexions, les ligatures. Les liens.

Les scientifiques les plus honnêtes n’ont pas peur de dire qu’ils ne connaissent à peu près rien de tout ce dont le cerveau humain en vérité est capable. Et, Fumiko me l’a appris, ils n’en savent rien parce qu’ils n’en veulent rien savoir. Avant d’être éduqués, disciplinés c’est-à-dire formatés en bons petits soldats pour la seule circulation permise, celle des sociétés marchandes, les enfants par exemple sont télépathes, tout naturellement. Et pourquoi les nouveaux-nés sont-ils d’excellents nageurs ? Parce qu’ils n’ont encore rien perdu, -ne vous inquiétez pas, les bien-pensants, cela ne saurait pas tarder-, n’ont encore rien perdu de la faculté de circuler, flotter librement... Si cela paraît trop "envolé", non-rationnel, me vient un autre exemple qui saura se montrer probant à cent pour cent. Exemple pris dans l’expérience de tous les jours ne pouvant que sauter à la figure dès lors où je l’aurais dit, si l’on veut prendre la peine de l’écouter attentivement. Sans a priori, d’une oreille neuve. Si "le style de l’homme c’est l’homme à qui l’on s’adresse", on voit que notre parole déjà est influencée dès sa source par la personne qui va la recevoir. On ne s’adresse pas à n’importe qui, dans n’importe quelle circonstance, n’importe comment. Donc B. qui s’apprête à entendre A., ainsi que le moment donné constituent, par leur présence, la nature de ce que A. va lui dire. Et il y a certaines choses que A. va dire à X. mais qu’il cachera soigneusement à B. Pourquoi ? Simplement parce que X. lui inspire davantage confiance. Or, cet aveu que A. fait à X., que celui-ci semble recevoir mais qu’en vérité il a formé tout autant que celui qui se confie, par le désir qu’il a fait naître de le lui communiquer, cet aveu va encore un peu plus accroître leur lien. Ce qui induira dans leur rapport, dans leur vie, de nouvelles donnes, des modifications. D’où en sortiront fatalement des actes. Allons plus loin. Telle personne peut faire naître chez une autre des idées, des désirs qui ne l’auraient jamais traversée sans cela, induisant par là même de nouveaux facteurs agissants dans ses actes. C’est donc bien la communication qui agit... Eh bien, dans notre vie, il en va toujours ainsi pour nos actions et les événements qui nous surviennent. Pas d’agent et de patient solidement déterminés. De ce fait l’on peut dire qu’il y a des cases qui se remplissent de telle ou telle manière, suivant qu’elles sont reliées à telles cases ou à telles autres. Que tout ce qui constitue le monde, notre vie, dépend de ces connexions, ces ligatures, ces liens... Un mourant, avez-vous déjà soigneusement observé un mourant ? Quelqu’un que vous aimez, duquel vous vous sentez très proche. Si c’est le cas, vous avez pu constater, pour votre plus grande stupéfaction j’en conviens, qu’il voit et entend ce qui se passe dans la pièce à côté, porte fermée ! Son cerveau n’est plus hermétique, artificiellement cloisonné dans la prison que nous nous forgeons nous-mêmes toute notre vie. Au moment de la mort, ça communique vraiment et dans tous les sens. Ceux qui me démentiront sont ceux qui n’ont jamais approché de tout leur cœur un proche en train de mourir...

Quand un jour je lui avais dit que cela me plaisait fortement, elle me répondit pleine de joie que j’avais mis le doigt sur l’essentiel. Bien sûr la plupart des gens, - " les sacs puants, les ânes !" s’exclamait-elle alors-, en cherchant la loi du monde, ne veulent trouver que le précepte magique, solide, palpable, horriblement grossier. Un objet concret sur lequel peuvent se raccrocher leurs sales doigts avides. Où se décrypterait le prétendu secret. Quelque formule mathématique, quelque sentence éthico-ésotérique ou une révélation un peu sale, scabreuse ; bref ce qui fait le succès des blockbusters et des best-sellers. Tandis que, de secret, il n’y en a pas. Que c’est ça, le secret. Que tout est toujours apparent et dans une mobilité parfaite, rien à attraper, saisir. Puisque rien n’est fixe et n’existe par soi seul mais que tout se forme par les mouvements des liaisons, des connexions. C’est cela l’importance des connexions. Participant activement à la naissance de tout. Les liaisons...

De quelle sorte de liaison était le rapport entre Fumiko et moi ? C’était toujours ce qui me brûlait les lèvres.

Frederika Fenollabbate