Pourquoi je ne fais plus l’amour
Grand amateur de pornographie, sur papier glacé ou pellicule, les femmes nues font mes délices. Il en va tout autrement quand une femme de chair est nue devant moi.
Le sexe dans le réel me met mal à l’aise, m’embarrasse. Dès qu’il se dévoile, le corps féminin me frappe de léthargie. Il me paraît tout à coup comme une entité n’ayant ni queue (c’est le cas de le dire, qu’on me passe l’expression) ni tête. Mou, sans expression, informe. Énormité de la chair dans son absolu. Sa douceur déployée et sa fragilité scandaleuse me donnent des envies terribles. La percer, frapper, massacrer... Non pas que je sois brutal, je déteste la violence. Mais c’est que tant de vulnérabilité, exquise, m’agresse. Alors j’ai honte de moi. Je me dis que ce joli corps féminin ne pourra jamais parer à mes assauts diaboliques. Je ne sais plus comment faire. Je m’englue. Maladroit, hésitant, j’accomplis l’acte comme on se tire d’un exercice quelconque, dans une banalité bien convenable. Misérable.
Je crois que je fantasme trop. Car si je répugne à passer à l’acte, comme cela change quand je suis dans la solitude de ma chambre ! Et que je rêve à Fumiko... Là, tout me paraît possible et surtout je regorge d’imagination, de savoir-faire. Plein de désirs, d’une fantaisie alerte qui me fait pousser des ailes. Le poids de mes fantasmes vient m’empêtrer quand je dois passer à l’acte. Et me laisse dans tout le corps un dégoût sans nom. Suis-je clair ? Tous les grands fantasmeurs du monde sauront de quoi je parle. Je peux là-dessus parier sans danger, ma main ou ma... à couper, ils sont tous, j’en suis certain, comme moi.
C’est pourquoi cette envie inattendue m’angoisse. Depuis quelques jours, et je pense que cela provient du poison de l’écrit car cela a commencé exactement depuis que je me suis mis à l’écrire, j’ai envie de voir Fumiko nue. Pour de vrai, pas seulement comme cela se produit dans mes rêves, pas seulement comment je devine, ressens sa nudité quand nous sommes ensemble et que, bien sûr, elle reste toute habillée. Non, pas ça. Nue pour de vrai... vraiment... dans le réel... Une envie tellement pressante et forte que cela me procure instantanément une érection. Et si cela arrive quand je suis avec elle, je suis très gêné. Pourtant je sais bien que si elle se mettait nue devant moi, cela risquerait de très mal tourner, je veux dire qu’il ne se passerait rien, ou du moins pas grand chose. Récapitulons brièvement :
Malgré l’immense travail lui incombant pour répondre à sa vocation, qui de plus s’ajoute à un cursus universitaire chargé, elle trouve le temps et l’énergie pour développer une vie sexo-sentimentale. Exploratrice là aussi... Sur ce point l’on peut dire que je suis son double, mais en négatif. Nul dans la réalité. Divin dans l’irréel. Bien sûr Fumiko ne se doute pas de la double nature de ma vie sexuelle. Je l’écoute si attentivement me raconter ses aventures, je suis si prodigue de bons conseils, si excité par tout ça, qu’elle me pense un sacré amant. Et d’un certain côté elle n’a pas tort. Ne l’oublions pas, dans mes rêves, je suis bien son égal. Oui, dans mes rêves, c’est bien là le problème.
L’envie de la voir nue commence à me faire dévier de la route bien tracée de ma vie. Ou plutôt mon semblant de vie, classée entre le temps chastement passé avec Fumiko Fuji, les rêveries érotiques sur elle, les petites branlettes et les études en philosophie ; tout cela bien cloisonné, ordonné impeccable. Maintenant que j’écris sans relâche ou presque le carnet -se lier au désespoir en écrivant une fille, programme de Orson T. encore plus fou que celui de Franz K.- la frontière jusque-là nette entre le chaste et le sexuel commence à s’écrouler sérieusement. Le fantasme de sa nudité vient s’interposer quand je planche sur Wittgenstein et ce n’est plus "Wittgenstein : La poésie comme thérapie linguistique à la philosophie" que je vois mais "Tinbully : Une fille nue comme thérapie corporelle au désespoir". C’est complètement dingue !
Voyant que je piétine dans ma dissertation, -il faut bien se rendre à l’évidence je fais semblant de travailler mais je ne pense plus qu’à ce corps dévêtu que je ne connais pas-, je me suis fait porter malade pour repousser la date où je dois la rendre. J’ai consulté plusieurs brochures, étudié à fond la question pour l’achat de matériel, une caméra. Car je me suis dit que puisqu’il y a cette envie de voir qui maintenant sévit si brutalement, je n’ai qu’à l’assouvir... Mais pour autre chose. Je vais aller filmer des jardins, des villes, des cours d’eau, des ponts, des gens, des tunnels... N’importe quoi pourvu que cela détourne mon attention de Fumiko en chair et en os. Pendant quelque temps, juste après avoir fait mon achat, j’ai connu une euphorie merveilleuse. Me voilà guéri ! Je me proclamais en moi-même. Oui, oui, peut-être, on va voir... J’ai pris un billet de train sans choisir la destination. Cela s’est fait au hasard, j’ai coché sur celui qui partait le premier. J’ai éteint mon téléphone pour ne pas voir si Fumiko chercherait à me joindre. Je ne lui ai pas dit que je pars. Elle n’a pas besoin de savoir. Il ne le faut pas, c’est elle, elle nue que je fuis !
C’est ainsi que je me suis retrouvé dans une station de cure thermale. Mais pour y suivre une autre cure. Ce n’est pas l’eau minérale qui va me soigner, c’est ma caméra. Et le vin aussi sans doute.
Les premiers jours se passent assez bien. J’apprends à manier la caméra. Les sujets que je filme ne m’importent pas. De toute façon l’apprentissage du maniement de l’appareil, la découverte des commandes, me suffisent amplement. Je ne peux pas dire que mon désir de voir Fumiko nue se soit atténué. Il sévit encore. Et souvent. Quand j’ai la caméra en main, sa chair inconnue vient se superposer au gardénia, au trottoir que je filme. C’est déjà mieux que ce soit sur ça que sur Wittgenstein... "Gain et perte logent sous le même toit". Je suis presque heureux dans mon désespoir. Les jours passent et je commence à bien m’amuser avec mon engin. Le gros œil artificiel ne me montre plus que du réel découpé, mis en boîte, apprivoisé en quelque sorte, un peu mort. Cette demi-mort du réel me convient. Impuissant devant Fumiko, -perte-, je vais devenir le champion du visuel, -gain-.
Je suis fort de mon credo : Je ne fais plus l’amour. Je VOIS.
Les vacances à l’école ont commencé une semaine après mon "arrêt maladie". Ce qui me permet de rester dans la ville d’O., station thermale. J’y ai noué deux relations. Une dame âgée assez cultivée et d’esprit ouvert, ce qui nous donne d’agréables conversations. Et une fille trentenaire qui aurait pu être jolie si elle n’était pas aussi coincée. Elles veulent bien que je les filme quand nous prenons un verre ou allons nous promener. Quand je leur montre le résultat, elles s’extasient sur mes tentatives filmiques, pourtant pitoyables. Elles n’y connaissent rien, pauvres taches ! Je leur fais croire que leurs louanges me font plaisir ; inutile de les vexer.
Et toujours le désir de voir dans le réel la nudité de Fumiko. Je mouille les draps chaque nuit.
Nuit tombée, je voulais filmer le ciel. J’étais seul. Ce fut en levant ma caméra que je la vis du coin de l’œil, elle... Fumiko. Elle était arrivée en courant. Puis elle s’était assise sur la pelouse, pensive, de trois quarts par rapport à moi. Si elle ne m’avait pas découvert en arrivant, à moins de se tourner maintenant dans ma direction, elle ne pouvait pas me voir. J’hésitais longuement. Elle, mon amour, était tout près. Irais-je la rejoindre ? Mais c’était précisément pour cette raison que j’avais fui... Ce n’est qu’une hallucination, me dis-je. Je suis épuisé et stressé en ce moment. J’éclatais de rire. J’ai des hallucinations, ça ne s’arrange pas ! J’avais baissé la caméra sans le vouloir. Je la redressais, essayant de l’ajuster, la pointer convenablement. Je me concentrais sur cette chose que je me disais vouloir le plus au monde, filmer le ciel. Le voyant rouge s’alluma. Tout était OK, ça tournait. Mais quand j’entendis sa voix, aiguë, très douce (et d’ailleurs quand on parlait concepts, doctrines... c’était toujours amusant d’entendre ses pensées raffinées dans ce timbre presque de petite fille), impossible d’avoir encore des doutes. Cette voix entre toutes reconnaissable, sa signature biologique comme ses iris ou ses empreintes digitales, me prouvait avec netteté que je ne m’étais pas illusionné. Bien sûr sa venue ici, dans cette station thermale, était improbable. Jamais elle ne s’était rendue dans un endroit pareil, je l’aurais su. Mais après tout, c’était aussi mon cas et j’y étais bien, alors ! D’un seul coup sans réfléchir je regardais dans la direction du mirage. Fumiko y était encore. Je courais à l’endroit fatidique...
Personne...
Fumiko était absente mais ma folie était bien réelle. L’hallucination auditive était venue s’ajouter à la visuelle. Après tout, aucune importance. Je me connaissais bien moi aussi. Je savais que je ne faisais jamais les choses à moitié. Quand je fais quelque chose je le fais jusqu’au bout, même si c’est dans l’irréel. Je n’avais plus envie de filmer le ciel. Du moins je ne m’en sentais plus le courage. Je rangeais le matériel, rentrais à l’auberge, sachant toutefois que je n’allais pas dormir de sitôt...
Je la voyais n’importe où, n’importe quand. Que je fusse seul ou accompagné, avec la dame âgée libre d’esprit ou la jeune coincée, cela ne changeait rien. Les apparitions jalonnaient mes parcours, mes repas, occupaient mon temps. Chaque fois Elle portait un vêtement différent. Des vêtements sexy, très beaux. Une fois, en costume et coiffure traditionnels. Délicate superposition d’étoffes avec des broderies en fils d’or, épingles de nacre traversant la coque gonflée de son chignon. Je remerciais le ciel, que je filmais toutes les nuits, de ne pas la voir nue. Du moins ces apparitions gardaient une certaine limite, je leur en étais redevable. Je la voyais même dans la voûte céleste, assise sur le rebord d’un nuage... J’étais en train de devenir fou. Ou bien, me disais-je, c’est... mais oui pourquoi pas ?... Un fantôme. Un fantôme ayant l’aspect de ma bien-aimée, les deux se ressemblant comme deux gouttes d’eau à s’y méprendre. Elle m’avait quelquefois raconté des histoires de revenants comme d’un phénomène tout ce qu’il y a de plus naturel, induite à cela sans doute par ses origines, sa culture. Folie ou bien ouverture aux manifestations de l’ autre monde, une chose du moins se vérifiait comme sûre, ça n’allait pas très bien pour moi...
Frederika Fenollabbate