Dernières publications
Tous les textes
Espace privé


Lotus sauvage (extrait 4) SHIBARI

Is it art ?

Avais-je vraiment le choix ? De toute façon j’étais déjà bien trop engagé vis-à-vis d’elle. Il n’y avait rien d’autre à faire que ce qu’elle voulait de moi. Le lendemain en début d’après-midi je fis route pour Chamarande. À quinze heures précises je devais me trouver au lieu qu’elle m’avait indiqué.

Pas de nom sur la boîte aux lettres ni aucune inscription nulle part. De hauts massifs de buis cachaient scrupuleusement ce qui se trouvait derrière. Qui habitaient ici ? Quels qu’ils fussent en tout cas, des résidents se souciant de vivre dans l’anonymat et à l’abri des regards. J’appuyais sur la sonnette. Le portail en fer forgé s’ouvrit automatiquement m’ouvrant le passage. Après mon entrée il se referma tout aussi automatiquement. J’avançais sous la chaleur du soleil rafraîchie par une brise agréable. À quelques mètres se trouvait un pavillon de bois légèrement surélevé par de petits pilotis. Maison traditionnelle japonaise. À ses pieds se disposait un parterre de sable parsemé de cailloux.

Fumiko me l’avait signifié à maintes reprises, à sa manière certes. Évasive, non pas floue mais plutôt non-focale, d’embrasser plusieurs plans à la fois. Les divinités lieuses. Les connexions, les liens. Comment avais-je pu être sourd à ce point ? Ne pas comprendre ! Maintenant que cela s’étalait ouvertement sous mes yeux, en moi se faisait le pont entre toutes ces choses. Et je ne pouvais être que frappé par l’évidence même en apercevant devant moi, entre deux massifs, mademoiselle Fumiko Fuji entravée par des liens. Vêtue d’une robe légère et très courte, à demi-renversée vers l’avant, elle était plaquée contre un gros rocher. Mains au dos, une double rangée de cordes au niveau du buste. Ses épaules étaient doucement balayées par ses longs cheveux noirs que le vent brassait avec délicatesse. En elle, c’était le seul élément à bouger. Car sa fixité frappait de perfection. Son immobilité sereine, inattendue dans une telle posture et pouvant dès lors prouver son entier acquiescement, nimbait le paysage de féerie. Une féerie violente, concrète... Elle n’eut pas un regard pour moi mais cela me parut normal. J’étais venu en "invisible", non acteur, passif. Au fait, j’étais là pour ça, filmer. J’appuyais sur le bouton. Le voyant rouge de la caméra, braquée sur elle, s’alluma. Je m’approchais pour zoomer sur son visage, sa joue posée sur la pierre. La peau douce contre la rugosité de la roche m’émouvait au plus haut point. Sa beauté se révélait d’autant plus poignante qu’elle était immobilisée, prise dans des liens.

Ce qui se passa dans le pavillon de bois, espace petit mais harmonieux et dépouillé, où l’on n’entrait que déchaussé pour marcher sur des tatamis qui sentaient bon la paille fraîche, devait brutalement renverser mes anciennes positions vis-à-vis de l’amour. Qui, je dois le dire, étaient moins personnelles que bâties sur les conventions. Cela me saisissait en plein cœur. Comme la révélation d’un monde étrangement familier. Sombres territoires inconnus à moi-même et qui s’avéraient indéniablement miens... La tâche qui m’incombait, le pourquoi de ma présence à ce que je peux appeler cérémonie mais dans la plus grande improvisation et singularité qui soient, me donna une tenue qui me fit rester à ma place. Sans cela, aurais-je pu ne pas lui sauter dessus ? De la voir...

Saisie dans l’embrasure de la porte à laquelle elle était maintenue en divers endroits, capturée dans la magnifique toile d’araignée noire que lui avait dressée monsieur Taka. Un long tissu rouge noué sur son bassin découvrait par moments les cuisses et les jambes nues quand il s’entrouvrait. Sa nudité que depuis des mois je brûlais de voir, qui m’apparaissait ainsi toute proche sans se donner encore entièrement, jouait avec mon désir d’une odieuse, magnifique façon... Je me cramponnais à la caméra pour que ma main ne tremblât pas. Toute emmaillotée, tu ne bouges pas par toi-même. Pourquoi alors tu me sembles si vivante, si réelle ? Par cette prise que je fais de toi, lisse parfait des images, tu es à moi. Toi qui dans le réel ne le seras jamais... Souffrant un peu mais supportant avec une obtuse résistance semblant ne lui coûter que peu d’efforts. Quant à lui,Taka soufflait fortement et ses joues étaient rouges. Le temps s’était suspendu sur cette vision hors du commun, saisissante. La toile d’araignée, c’était le temps qu’elle avait capturé et nous étions pris dedans. Temps magique qui nous rendait tellement heureux, laissant croire qu’on pourrait n’en jamais revenir. La toile d’araignée semblait vraiment vivante, autonome. Avec au milieu son animal capturé : noir des cheveux, blanc du visage, rouge du tissu. Fumiko... Si elle nous excitait tant c’est parce qu’elle n’était plus que ça, dans son incandescence figée, la représentation d’un désir à jamais. La faim absolue de l’amour...

Si en apparence tu n’es plus que le corps dont le maître des liens est l’esprit, c’est ton corps -par ce dont il est capable- à dicter à l’esprit ce qu’il doit lui faire faire. Qui manipule l’autre ? Qui alors est l’esprit et l’autre le corps ? Peut-être n’y a-t-il pas de différence. Celui qui possède est de même possédé.... Par la caméra fusionnant avec eux dans cet étrange ballet, je glissais dans le jeu de la possession où les cloisons habituelles s’effacent. Mon corps se fondait dans l’invisible. Dilué, il m’échappait.

Je les regardais quelque moment plus tard tous les deux assis par terre dans une complicité que je me devais de saisir. Il avait allongé une jambe sous elle et les chevilles de Fumiko étaient posées sur la cheville de Taka.

Pas un cri. Juste parfois un léger murmure. Ce silence d’elle me rend encore plus fou d’amour. Pourquoi elle ne crie pas ? Ne pleure pas, ne dit rien ? Elle n’est plus que le souffle de la chair. Suprêmement vivante. Sculpture fragile, éphémère en train de s’élaborer. Et lui, il se penche tout contre elle. Ses doigts ne touchent jamais le triangle du sexe, seules les cordes s’y glissent, s’y entrecroisent. Parfois, n’y tenant plus, il pétrit les seins qui tressautent sous ses doigts, il souffle fort... Ils se parlent en japonais et je n’y comprends rien. Je m’en fous, les paroles articulées n’ont ici aucune importance. J’en savoure la délivrance. Il met la tête contre la sienne, une main posée sur sa bouche. Il la bâillonne de sa main tendrement. Puis la main descend sur le cou. De l’autre, il tient la petite robe relevée. Enfin il l’extraie des cordes. Fumiko est nue. Nue. Plus belle que jamais dans des postures incommodes, tout le corps livré au maître, à l’Autre... La beauté des membres exaltée par le geste accroché qui fait mal... L’éclat de la peau rehaussés par les liens. Dans ces positions infernales où, matière vivante dans les mains de l’étrange sculpteur, encore et encore elle se crée et recrée. Cordes qui entrent un peu dans la chair. Jouent avec le satiné de la peau... le délié du poignet... la farouche blancheur de la gorge. Replient la jambe sur le côté. Tordent le cou vers l’arrière. Formant un corps qui se donne aux caprices de la sensualité. Entrent et s’emparent du moelleux des seins. Les tétins cernés par le noir des liens à en donner le vertige. Sur les cuisses douces et tout près du petit mont sous lequel le cordon se glisse, comme un appel au spectateur où se noyer...

En rangeant mes affaires, j’étais assailli par les nouvelles émotions qui, tournant en moi sans que je pusse les arrêter, déclenchaient un questionnement en cascade. Car j’avais bel et bien l’impression d’avoir été rempli par ces visions suprêmes. Je me disais... Suprêmes comme le sexe. Et suprêmes comme l’art. Pourtant, ce n’est pas du sexe. Pourtant, ce n’est pas de l’art. Ni sexe ni art. D’accord mais ça leur ressemble étrangement ! Quasi-sexe et quasi-art qui se brouillent en moi, se mélangent. Dans un dépassement fermé sur son secret.

Frederika Fenollabbate