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A mon Russe...

Thing

Casser le monde en deux. On me suggère de suivre un entraînement de boxe. Mais même cela ne suffirait pas. Le monde je le hais. Je l’exècre. L’aimerais-je un peu si j’en étais ? Je n’y suis pas. Où suis-je alors ? A la lisière. C’est de là où on le voit le mieux. On le voit si bien que les autres croient que vous ne le voyez pas. Car hélas, de le voir, m’en extrait encore davantage.

Incapable de gagner de l’argent. Je n’ai jamais échangé ni timbres ni billes. Je ne connais que la prise. Faite pour l’amour.

Les paroles ne s’échangent pas. Elles se lancent. Vous pénètrent. Vous font mal ou pas, ou autre chose.

De l’angoisse de l’écrire fuie, trouvant faux refuge dans le souci du monde, j’ai invoqué un changement radical. Toute chose ne peut se voir profondément que par son contraire. La beauté, quand elle se regarde, ne voit que rebut.

Ce qui donne les noms n’a pas de nom lui-même. N’ayant pas de nom, il n’a pas de renommée. La renommée, est-ce renaître ? Mais alors ce qui fait renaître ne peut pas avoir de renommée. La chose qui ne se voit que par son contraire, doit-elle oublier de se voir pour pouvoir se considérer autre que rebut ? Il vaut mieux somme toute être rebut que chose morte. Plus morte que vive, je suis la Vie.

Rebut, je peux être regardée par mon nouvel amant, second. Il me dit, émerveillé de pouvoir me voir, tu es comme ci, tu es comme ça. Emerveillée aussi je suis de me reconnaître dans ses paroles. Je me glisse dans ce qu’il dit. Plutôt que de fuir dans le souci du monde, je me faufile dans sa bouche qui me dit. Lui que je ne peux plus définir, parce que je suis rebut et infinie. Je suis dans sa bouche à lui.

Chacun a dit à l’autre son vouloir : continuer ensemble, encore plus fort. Chacun l’a dit spontanément, de son plein gré, une évidence mais pas évidente. Ce dire a mis le vécu, passé, présent et à venir, dans l’écrit. La foi l’a fait passer dans l’écrit. C’est écrit donc ça advient, c’est écrit donc ça n’a pas de temps. Dès lors pas de dépendance vis-à-vis du temps. Attente, doute, tout cela disparaît. Jusqu’à la sensation d’absence qui disparaît. Puisque c’est écrit, pourquoi s’en faire ? C’est un absolu fait non pas de manque, de refus du réel, au contraire. Son acceptation pleine et entière. Un absolu terrestre. Par ma soumission à l’objet du réel. Je fais mieux encore que d’incarner une chose. Thing me dit : tu es. Vivre dans l’appartenance à l’autre toute spéciale que seul produit ce dire, c’est la seule liberté en ce monde. Dans tous les mondes, je le certifie, il en va d’ailleurs ainsi. Car tous les autres mondes c’est ici qu’ils se trouvent. Dans le tressautement de mon petit cœur.

Nouée à toi du dedans, je suis libre. Où que nous soyons l’un de l’autre, c’est toujours là. Thing du cœur qui ne meurt pas. Comme les deux pièces séparées du symbole qui seules entre elles savent s’emboîter, même matrice. Lundi 3. Délivre de toute contingence. Fait comprendre que les causes apparentes sont nulles. Point n’existent les conditions. C’est le cœur seul qui les façonne. J’aime errer dans ces entrelacs où je ne peux pas me perdre de me perdre. Dans l’errance de ce jour. Quand je dis : je te comprends, ça veut dire : je t’approuve comme bon. Quand tu me fais mal, qui de nous a le plus mal ? Je dose la douleur que tu me donnes. Pas toi. C’est sans doute faux. Laisse-moi un peu le croire. Ainsi je peux supporter jusqu’au jour où... Cette douleur dans les jeux du plaisir.

Je compte à voix haute chaque coup de fouet reçu par ta main. Je ne te vois pas par mes yeux. Mais par les lanières qui me frappent. Elles me brûlent de partout. Il ne faut pas chercher à recevoir la douleur mais vite la faire se répandre sur toute la chair. En cela, elle en devient meilleure. Je m’y fonds. Et tout mon corps alors, toi et moi connectés par les lanières, s’emplit de ton visage que j’imagine souriant. 35, tu as dit, j’en recevrai 35. Et ce chiffre qui sort à chaque fois de ma bouche, je n’ai pas l’impression de le prononcer. C’est un cri qui se pousse. S’articulant, oh à peine, par le nombre. A partir de ce cri, tu choisis de quelle teneur va être le coup suivant. Tu modules et tu frappes. Tu choisis aussi le point d’impact. Tu sais bien que lorsque tu frappes ma vulve exposée et ouverte par cette position que j’adore, à quatre pattes, c’est le nec plus ultra de ma très belle humiliation. L’humiliation où se noie la douleur du coup qui cingle la chair rouge. La plus écœurante. La plus délicate. C’est pour ça que tu m’aimes.

De vivre enfin la vie de son corps, chose la plus difficile en ce monde, je suis vraiment entrelacée à l’aimé, l’être d’amour. Dès lors je passe de corps en corps, aime pour un temps donné qui je désire et me désire. Et comme c’est lui qui est entrelacé à mon être, comme je sais que c’est avec lui que mon rêve le plus profond prend corps, je peux enfin appréhender réellement les autres tels qu’ils sont. Dans ce rapport adouci et plus réel, avec eux, plus les autres sont là alors, corps contre corps, mieux je les vois, et mieux je vois... toi, l’être aimé. La pensée est un obstacle. Qui fait la vie comme une course d’obstacles. Mais je ne veux plus courir. Alors les haies se retrouvent sans personne pour les sauter. Les pensées meurent sur pieds, plantes enfin envenimées. Et mon corps, qui n’est plus contraint de courir, leur dit merde et vous étreint. Je fais l’amour au monde entier. Mon prix s’élève. Le prix de cette chose, beauté et rebut, est en dehors de toute référence mondaine. Prostituée... Je suis... En ce monde... La pure.

Frederika Fenollabbate