Dire d’abord les images fortes et nouvelles. Pas celles de la rétine. Pas celles de la réalité. Mais celles bien spécifiques, intérieures et mentales que seule la grande littérature sait créer. L’immersion dans un autre monde, aussi vivace et consistant que le réel et plus réel que la réalité. Immanence. C’est pourquoi, si lui et quelques autres, frères d’encre et amants jurés par-delà les siècles, n’existaient pas, je ne serais pas là. Souveraineté.
Ses phrases, qui ont en même temps l’aplomb mélodique de la perfection et l’envol tremblé de la déchirure, font précisément ce qu’il y a à dire. Et si les femmes voulaient enfin se voir dans leur rebutante beauté, elles le liraient avec passion, avec délice. C’est qu’il les écrit véritablement. Sans référence au petit homme. Laure. Acéphale. Pur écrivain qui sait devenir une femme. La pensée, délivrée du clair, comme un déshabillage au-delà de l’intégral. La déchirure, la honte.
Il a écrit comme il a vécu et il a vécu comme il a écrit parce que pour lui c’est la même chose. Tout circule librement dans cet être de la nuit. C’est de là que vient l’embrasement qu’il nous donne. Le Sacré. De vivre dans sa chair que D. n’est qu’une connerie de concept.
Il les a aimés, les concepts, comme les aime un écrivain, comme des outils, des bestioles avec lesquelles on fait des expériences. En y ajoutant la saveur d’une fin de journée quand on court rejoindre ses partenaires, et la sueur amoncelée de l’amour. Et les foutres de tous les genres qui sentent meilleur que la mort. Madame Edwarda.
Quand je t’ai vue, Edwarda à la vulve éclatée, j’ai vu ma mère symbolique. Qui ne peut exister. Mais il l’a inventée, l’a rencontrée dans ses nuits bien réelles. Il me l’a donnée. Comme il a donné Marie, le type le plus flamboyant d’amoureuse qui n’ait jamais été façonnée. L’amoureuse d’Edouard... Madame Edwarda... Doux et dard. D’où et d’art... Darder... Secrètement contenus en vos noms.
Il savait aller à ces femmes qui font peur, il savait les prendre. La primauté absolue du sexe. Et sa plume, pénis et encre, les ont menées plus loin encore. Et les hommes avec.
Maintenant que D. est mort, le Sacré fait encore plus peur. La Dépense. Cette abstraction de tous les instants à laquelle on préfère communément l’idôlatrie d’un système. N’allez pas pleurer que le système est détraqué. Si ce regard tellement pur, qu’on peut à peine soutenir, ne fait pas comprendre que tout système est mauvais, ce n’est pas la peine d’écrire. La littérature et le mal. Emily Brontë. La littérature est le mal : ne pas chercher à se protéger, vivre en enfant, l’enfant à devenir, ange exterminateur des cloisons, satyre amoureux de la terre qu’il profane. Protéger et tuer, même étymologie : étouffer. Alors lui au contraire fait respirer l’air très pur des hautes cimes. Il aimait la photographie du Supplice des 100 morceaux. L’extase.
Mais il aimait aussi celle de Nietzsche mise en scène par lui-même, avec Lou S. et Paul Rée. Secret du désir : inceste.
L’une et l’autre vues sont les deux revers du même destin. Celui que chacun de nous doit trouver. Au grand midi. Et puis brûler au moment où la noirceur de la nuit se déchire. Quand commencent à briller le jour et ton foutre, que tu sois homme ou femme.
Frederika Fenollabbate