Enfant je suis restée, qui aime les images. Les images, les très rares. Pas celles improprement appelées telles, infâmes répliques de la réalité. Infâmes comme l’est la réalité. Construction truquée du pouvoir, destinée à asservir.
Mais moi, enfant, j’aime les images. Et le réel. Eux qui se conjuguent au présent composent la Clé de Temps. Le temps, contrairement à ce qu’on dit, ne passe pas de façon linéaire, continue. L’image qui arrête l’illusoire continuum du temps, le découvre. Mieux que de dire arrêt sur image, on pourrait dire image : arrêt sur temps. Cela va bien ensemble, l’image, le réel et le temps. D’abord parce que réel et temps vont bien ensemble, ils ont en commun de ne pas pouvoir se totaliser. En ce qu’ils reposent sur le rien. Parce que c’est le temps qui fait le réel. Et le temps, vécu dans sa pureté, nous place dans la nacelle vide qui flotte, sans jamais accoster, entre ce qui vient de passer et ce qui va venir, noyau de présent. Donc il n’est rien. Essayons d’attraper le réel. Il nous reste quoi ? Rien dans les mains. L’image, elle, va bien avec ce rien.
Car l’image, c’est rien. Ce n’est pas l’objet, ce n’est pas l’arbre, ce n’est pas la cité... Elle est immatérielle.
Elle épouse parfaitement le réel et le temps.
Une femme nue entre deux regards croisés.
Pendant que l’un la caresse du regard, un autre la caresse des yeux et le regarde aussi en train de la regarder. Elle sent sur elle le jeu des regards. Par sa peau ainsi caressée, elle voit leurs regards.
Qui et quoi regardent-ils ensemble ? Elle est prise dans les rets de leurs yeux.
J’aime cette image en particulier, qui court en filigrane le long du film Ilya V. On ne peut pas saisir ici les flux des regards, leur donner une seule direction, ou même deux. Jeux entrecroisés, ils fuient tout le temps à la prise. Et comme le désir d’un homme peut se mirer dans le désir de l’autre, il s’en trouve dépossédé. Puis ce désir lui revient en boomerang, empli cependant de la trame mentale de l’autre. La femme nue entre eux se fait caresser par l’un et l’autre regard mêlés. S’y mélange. Passe de l’un à l’autre. Regard prostitutionnel... Je l’aime.
Le rien du présent est habité par l’œil. L’œil dépend du rêve, du désir intérieur. Je ne regarde que ce que je veux et peux voir ; c’est pourquoi certaines fois, on passe à côté des belles choses, des rencontres insondables et intenses. Laissons cela, c’est un autre domaine. Quoique dans ce champ tout se lie, s’imbrique, se découpe, glisse... Mon rêve intérieur qui me livre à cette vie particulière à un moment donné (donné par qui ? ne devrait-on pas dire pris plutôt ? ), cette couleur précise de vie à la minute présente, change d’instant en instant, de période en période. Il fait varier le rien du temps, avec chaque fois des couleurs et des formes différentes. Dans des épousailles très intimes. Mon rêve intérieur et variable, c’est la grande prostituée du temps. Temps prostitutionnel... Je l’aime. Dans chaque image, les vraies je le répète, et elles sont rares..., dans chaque image palpite la grande prostituée du temps.
Arrêt sur temps. Mais le temps détient la multiplicité, même invisible. On ne peut jamais le ré-initialiser. Il garde tout en mémoire. Il a une mémoire prodigieuse, le temps, parce qu’il repose sur... rien, précisément. Chaque instant surgit en matrice de réel. Comment la matrice pourrait-elle s’oublier elle-même ? Matrice et prostitution vont de paire. Comme mon rêve se module, varie ses thèmes à l’infini tout au long de la vie, il passe de couleur en couleur ; un jour mon rêve prend Vivien pour habit, un jour Lolita, un autre jour il se vêt en la personne de John... Bref il se fragmente, glisse de l’un à l’autre. Mais chaque fois c’est le même cadre de la fenêtre, mon rêve intérieur et secret, à se découper sur le nouveau paysage.
Mon rêve est très fort en prostitution. Par son adresse dans l’art de la découpe et du mouvement.
C’est bien naturel, puisqu’il est issu du sexe. Le sexe fait le monde. Toutes les actions, pensées, émotions qui en paraissent éloignées, n’en sont que les dérivés. Nous sommes nés du sexe et par lui nous mourrons. De l’art de la découpe... L’auteur de Ilya V. dit que tout rapport est sexuel. « Sexe » vient de « couper ». L’auteur de Ilya V. découpe, il découpe et assemble autrement. Il montre tout mais jamais en même temps. C’est l’œil qui après coup rassemble. Et l’imagination reconstitue. Pour ce faire, elle se découpe elle-même, se purifie.
Devient exclusivement sexuelle, en ce qu’elle ne fait que devenir ce qu’elle est... Par la grâce du film qui la contamine en purifiant le regard. Juxtaposant les images d’œuvres d’art, de paysages avec des images pornographiques qui, elles, par leur nature, sont prédominantes, il fait un regard sexuel. C’est ainsi que le porteur de ce regard sexuel entre dans le film par sa chair. Coupure. Dans ce film où il ne voit jamais en entier chaque visage, chaque être ou paysage. Où les cadres apparaissent à l’écran, nombreux à la fois, découpés et glissant les uns à côté des autres. En éclats. Étant à eux-mêmes leur propre hors champ, le rien du présent, sa trame qui se montre en tant que décalée, excentrée. Le porteur du regard sexuel passe sur ces cadres, de hors champ en hors champ. Le film alors lui fait battre dans la chair que le monde n’est pas Un mais multiple. Au milieu d’un magnifique chant de sirènes produisant, modulant, un dehors qui se démultiplie au fur et à mesure de l’amoncellement des visions. Et le regard tour à tour devient... morceau de fesse caressée... détail de la tête d’Holopherne tranchée par Artemisia... pan de mer découpée et recollée dans son éternité mouvante... visage de garçon maquillé, diabolique séducteur... chair de fille désirante. De passage en passage donc. Devient le lieu de la prostitution même. Comme les deux hommes qui sans se lasser regardent la même femme.
Chacun la voit de deux manières différentes ; chacune produisant une multiplicité d’images... Une fois il la voit et une fois il la voit sans la voir pour la simple raison, mais terriblement aiguë et vivante, qu’il la regarde regardée par l’autre en même temps. La voyant donc également en sa part d’invisible. Et il en va de même pour l’autre. Lieu prostitutionnel, lieu de la passion. Elle qui fabrique l’infinitude du rien de l’image. La complexité insaisissable, mais ici abordée-accostée, du réel et du temps.
Comment pourrait-on se lasser d’une telle source narcotique de fantasmes ?
Car la femme, de ne pas appartenir à un seul homme, le découpe, elle-même trouée en sa part d’invisibilité.
Elle contient sans le contenir le hors champ. C’est cela qu’elle voit, dont elle jouit sans se lasser, par les caresses des quatre yeux sur sa peau. En quoi, elle est plus que nue. Divine. À la fois réelle. Et. Absente. Comme Yawhé et comme le temps. Ni l’un ni l’autre n’existent, fondation du rien.
La vraie cause du temps n’est pas la linéarité, le continuum, mais la brisure où chaque microseconde s’enfuit avant l’apparition de la suivante. Course mais immobile entre passé et futur. L’image, contrairement à la réplique, est marquée par la faille, la découpe en elle-même. Une vraie image désigne toujours le hors champ. Ainsi brisée, faillée, elle contient en son cœur, et ce peut-être de manière décentrée, décalée, sa part de vide, par la coupure par exemple et le mouvement... Montrant que quelque chose toujours lui échappe, elle est le reflet fidèle du présent.
Son vide. C’est pourquoi la passion, logeant dans ce rien est, contrairement à ce qu’on dit, le seul amour éternel. Fabuleux pouvoir de produire à l’infini de l’image, l’image n’étant que le fruit croissant de l’œil. Jardin au fruits infinis par les jeux entrecroisés, aux multiples variations. Sans direction unique.
C’est pour cela peut-être que, quand les êtres de passion sont ensemble, le temps cesse son leurre.
Il cesse de se présenter comme quelque chose qui passe. Puisque vécu dans l’instant. Pour rien... La passion dépossède. En se sentant vu en train de regarder mais en voyant justement que tout ne se voit pas, par la présence d’un autre regard qui l’atteste. Un « voit »... tout ce qu’il ne voit pas quand un autre en même temps que lui regarde. Alors il sait qu’il ne voit pas tout. Que le réel, l’autre aussi l’a. Cet autre qui est là, qui aime en même temps que l’un la femme qui les aime tous les deux, rend présent le hors champ, l’ailleurs, qui hors de cette situation, est nié ; et fait que l’un aussi devient ce hors champ. Il devient Dieu.
La vie est chair. La chair est sexuelle, maîtresse de la coupure. Naître, c’est mourir à petit feu. Se couper du néant pour lentement se couper du monde des formes et y revenir. Le sexe est haï. Parce qu’il nous rappelle incessamment au jeu perpétuel de la coupure, coupure sans laquelle il n’y aurait pas de vie.
Aimer le sexe c’est devenir maître en l’art de la coupure, de la déchirure. Mais déchirer avec amour, avec passion, voilà la grande difficulté du monde. Il y avait...
Il y avait un embryon sans distinction de sexe. Avant d’être homme, tous les hommes dans le ventre de leur mère ont d’abord été des femmes. Et puis leur sexe se formant, ils perdent l’indistinction, ils perdent en même temps la très fantasmatique membrane... l’hymen. Dont la valeur réside dans sa déchirure en puissance. On ne veut tant le garder que pour l’acte merveilleux de le déchirer. Déchirure signant l’ouverture illimitée au plaisir suprême, la vanne ouverte du sexe. Marquant la femme en tant qu’elle lui sera infiniment proposée, elle en est traversée. Traversée par le dehors, dont le rien est image. Dehors qui, tout comme pour l’image, constitue son être même. Femme et temps sont identiques, dans la grande dimension prostitutionnelle du présent. Femme est dans la vie, dans son inconnaissable complexité, intrication d’être et de non-être... C’est en cela aussi que se reconnaît l’image, pas la réplique, fermée, obtuse, mais l’image qui désigne son dehors lui échappant mais qui, en même temps, de part en part la traverse. Déchirure de l’hymen et image sont une seule et même chose. La déchirure de l’hymen est l’image suprême, ardente, de l’image.
Elle, debout comme ils le lui ont demandé, dos tourné, le jupon haut relevé sur les hanches, très cambrée. Jusqu’à se tordre. Ils ont devant eux l’image parfaite, la femme offerte. Ils se font un clin d’œil, signant leur entière intimité. Qu’elle ne voit pas. Voilà, c’est bien, elle n’est plus là pour regarder, puisque c’est elle qui fait l’image... L’image les appelle dans son vortex déchirant. Alors, elle, juchée tordue cambrée, ils la marquent. Striures, morsures, griffures. À la fois. Lui font mal. Lui disent combien elle est aimée. L’enivrent. Répétant, pour la devenir, au milieu de ses murmures à elle -cris trop puissants pour être concrétisés, modulés- l’impossible déchirure de l’hymen. L’ouverture absolue de soi et du monde. Dans un paradoxe à trois dimensions : ouverture qui n’existe pas, qui est là pourtant, qu’il faut sans cesse recréer... Vide du présent où ils se déchirent avec elle. Dans une fluidité à rendre douce la violence qui dès lors, protégée, peut s’intensifier encore. S’adoucissant à la mesure de sa démesure... Dans quel sens va la passion ? Tout bascule et se renverse. L’un est l’âme extériorisée de l’autre. L’autre, le corps sexuel de l’un... Dans un échange extrême, perpétuel des rôles, ne trouvant jamais l’axe qui le concluerait...
On voudrait croire que dessous et à côté de ce qu’on vit, de ce qu’on voit, il y a encore autre chose. Mais il n’y a rien à côté, que la désolation de la mort. La vie ne vaut que par son contraire, comme chaque chose en ce monde. La mort, on ne veut ni ne peut la montrer. Pourtant, il le faut, si on veut montrer le réel, la vie. Alors la mort on l’habille, on joue avec. Prostituer la mort avant qu’elle ne nous tue nous-mêmes. Du texte, ce tissu, qu’on coupe. Image, coupure du temps. Comprenez-le bien, il n’y a absolument aucune différence entre le texte, l’image et la vie. Ils puisent dans le même fondement.
Art de la coupure, le sexe...
Dans ce qu’on peut voir, on découpe un morceau en y mettant le tout. Mais en montrant, dans ce tout, que l’à côté existe. Cet à côté, ce n’est jamais que le prolongement de ce petit tout. Prolonger jusqu’à l’infini, c’est-à-dire jusqu’à ce que ça disparaisse. Jusqu’à la mort... Ilya V. Images, cadres, qui s’enchâssent et l’un commence à apparaître quand l’autre disparaît, mais de tous les côtés à la fois. C’est comme la passion. Plus de sens. Tous les sens à la fois.
Ilya V., un film de Frédéric Fenollabbate, 2006.
Frederika Fenollabbate