Dernières publications
Tous les textes
Espace privé
Article
Le désir d’écrire m’est survenu dans l’enfance en même temps que les premiers plaisirs de la lecture. Au Noël de mes huit ans, on m’offrit Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles. Je les connaissais par cœur et j’ai toujours eu l’impression que c’était à cause d’Alice que j’ai voulu devenir écrivain. Je croyais que Lewis Carrol était un jeune homme, très gentil d’avoir imaginé tout ça, qui écrivait pour la collection enfantine de mon exemplaire illustré. J’ai été surprise et triste quand j’appris, bien plus tard, qu’il était déjà mort depuis longtemps.

Le cours de ma vie

Le désir d’écrire m’est survenu dans l’enfance en même temps que les premiers plaisirs de la lecture. Au Noël de mes huit ans, on m’offrit Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles. Je les connaissais par cœur et j’ai toujours eu l’impression que c’était à cause d’Alice que j’ai voulu devenir écrivain. Je croyais que Lewis Carrol était un jeune homme, très gentil d’avoir imaginé tout ça, qui écrivait pour la collection enfantine de mon exemplaire illustré. J’ai été surprise et triste quand j’appris, bien plus tard, qu’il était déjà mort depuis longtemps. Dès cette époque où je lisais Alice, je me mis à écrire de petites histoires. Ce n’était ni un jeu ni un travail, les deux ensemble sans doute mais surtout beaucoup plus que cela, ma passion par laquelle la vie entière prenait sa saveur. C’est ainsi que j’ai continué à écrire, et lire beaucoup, Proust et Flaubert notamment. Personne ne lisait ce que je faisais et personne ne guidait le choix de mes lectures.

C’est au sortir de l’adolescence que j’ai décidé sciemment de me consacrer à cette activité que je pressentais très absorbante, exclusive. J’ai commencé cette nouvelle vie en la partageant avec un artiste, qui porte le même nom que moi, nom que nous avons élaboré ensemble. Dans ces premières années de travail, je ne voulais pas faire un livre tout de suite mais d’abord apprendre à écrire, voir ce que l’écriture en elle-même pouvait bien être. Devant ma page, j’apprenais à faire le vide en moi pour faire le grand saut... dans le vide. Cette traversée par le vide (ce furent mes années les plus difficiles) a fait que certaines thématiques prédominantes se dégagèrent, avec l’émergence de certains mots-clés tels que :ancillarité (présence de "domestiques" ou "assistants" dans tous mes romans et qui sont loin d’être des personnages secondaires) ; virginité (état où l’on se laisse aller au réel, toute vigilance aiguisée mais ouverture en même temps au flux des choses, une certaine conception de la fatalité) ; précision extrême, distance envers soi-même, une sorte de froideur qui est le contraire de l’indifférence, faisant naître plutôt un état de calme, de distanciation permettant de vivre en profondeur le maximum d’émotions et de sensations) ; dé-possession (l’amour véritable comme toute la vie, ne consistant pas à posséder l’autre et les choses). Le mot qui condenserait le mieux sans doute mon érotique est : la non-fusion. Car les êtres sont toujours seuls.

Et la solitude, alors, comme je l’éprouvais ! Je vivais en province, sans voyager, avec deux uniques lecteurs, fervents, avec cette impression de vivre à l’autre bout du monde. Le vide, l’ancillarité (soumission en fait au Désir), la fatalité, la précision liée à la solitude qui aiguise toute chose, tout cela je le vivais moi-même, entourée exclusivement de mes livres et de mes cahiers et de quelques très rares personnes mais aimées intensément. D’un tempérament très nerveux et ayant besoin du plus grand calme, à la fois pour écrire et pour vivre l’état de virginité, je vois toujours très peu de monde, mais alors entièrement. Car j’affectionne les relations humaines, sujet où la littérature excelle.

Je visais, bien sûr, depuis le début, le roman. Et un jour enfin, cela prit forme. Mon premier roman, Le Majordome, apparut. Avec mon ami artiste, je m’installais alors à Paris. Puis il y eut L’Infante, l’année d’après.

Avec mes deux livres publiés, qui suscitèrent peu d’échos, sans trop me surprendre, je me sentais dans les meilleures conditions qui soient pour élaborer un ouvrage de grande gageure : que le livre, du début jusqu’à la fin, ne se déroulât qu’en des scènes érotiques et que cette trame seule fournît le fondement complet. C’est dans ce roman, Virginité, que j’ai pu mettre en exergue une notion qui m’est chère :la vie est un jeu, c’est-à-dire qu’il n’y a rien de plus sérieux. Je veux dire par là que, de même que dans les jeux, chaque coup "porte", tout a une signification, le banal et le quotidien n’existent pas. Chaque minute de l’existence draine avec elle son maximum de sens et d’aura.

Je prépare longuement un ouvrage avant de commencer à l’écrire, pour m’immerger entièrement dans l’atmosphère et les thématiques que je souhaite pour lui. Ensuite, l’écriture requiert tous mes soins.

Apolline Francœur répond à un fantasme très ancien : tenter de comprendre pourquoi un humain tue son semblable. Mes recherches en ce domaine me furent particulièrement douloureuses. Entrer dans la peau d’un tueur, tentant de comprendre la signification et la portée de ses actes et de ses fantasmes, c’est-à-dire de les vivre est quelque chose qui est loin d’être évident.

En contrepoint, le roman appréhende l’univers de la féminité. Ce domaine a ouvert mon écriture à de nouveaux registres, un ton nouveau pour moi, me propulsant dans une spirale de questions infinies et passionnantes qui me portèrent à des confins où je n’aurais jamais cru aller. Athée de nature, j’ai dû me mettre à étudier par exemple le corps, les dimensions, de la Divinité, ce qui entraîna au début de déchirantes distorsions. Et je crois que maintenant je pourrais dire comme Flaubert :"Je suis mystique au fond et je ne crois à rien".

Née dans une famille nombreuse de parents déjà âgés et entourée de frères et sœurs en âge d’être mes parents, tout ce petit monde d’adultes se consultant, s’approuvant ou se désapprouvant sans cesse, je les entendais dire, hilares, chaque fois que nous sortions : "Frederika, comme c’est drôle, là où on l’emmène, elle va !" Et comment aurais-je pu faire autrement vu que je n’avais que trois ou quatre ans ?

Maintenant, c’est la littérature qui pourrait dire cela de moi. Je vais là où elle me porte. Elle... ma maîtresse passionnelle, souveraine et despotique qui exige de moi tant d’efforts, qui me fait traverser les épreuves que bon lui semble mais toujours propices à son éclosion. Ce qu’elle réclame de moi, elle me le rend au moins au centuple. Car c’est par elle, pour moi, que la vie devient la vie.

Et puis elle me fit aller dans un domaine qu’il m’avait longtemps plu de considérer réservé aux hommes. La cybernétique et l’univers de la science-fiction. Je me lançais dans son entreprise, mêlant le texte plus étroitement encore à ma vie. Sexe, littérature, art et cybernétique...

Frederika Fenollabbate