Nu il s’allonge contre moi et se blottit comme un enfant. L’amour est l’envers exact du néant, son image supportable. L’amour, déjà lui-même insupportable. J’ai brisé mes vieux rêves en cassant les établis de la serre. Et quand l’enfant vient dans la matrice, je suis son cerf-volant suprême, son ultime œuvre d’art. Lui non plus ne sait pas que je n’en suis que le fil, ANGE.
Nous partirons bientôt je pense. Après la fête chez Don Capriccio ce soir. Que je ne dois pas manquer. Ses meilleurs amis seront là. Par l’entremise de mon compagnon de voyage, pour qui Don Capriccio s’est pris d’une affection soudaine et considérable, je suis expressément invitée. Trois masques attendent sur le lit. Au-delà du trou, il y a le regard anonyme qui provoque la plus forte jouissance. Par delà la prunelle, ce n’est pas moi que tu regardes mais l’opacité douce-amère d’un être inanimé, diffus... Assise devant une rangée de pots de cosmétiques, je me prépare. Ce n’est pas mon visage que je farde mais mon corps. Mon compagnon de voyage vient de revêtir son smoking et moi, presque nue, me poudre les seins. J’ai mis une robe les dénudant plus qu’à moitié. Il me regarde. Déjà ses yeux me prennent. Je finis vite de torsader la longue natte autour de ma tête. Vite, la jeune fille va arriver... Je ne la connais pas. C’est la fille de Don Capriccio qu’il nous envoie pour que, de la " penzione " à sa demeure du luxueux Canaletto, nous fassions chemin ensemble. Le masque qui lui est destiné l’attend, près de nos deux autres. Alignés sur le lit, j’ai l’impression qu’ils me parlent. Je me demande s’il a déjà fait l’amour avec Chiara... Et je sens une boule étrange se former dans ma gorge et rouler, rouler et tomber dans mon vagin. Ce n’est pas de la jalousie. Cela me fait rire aux éclats. C’est quoi ? Ceux qui ne devinent pas seront châtrés.
Elle est là, grande. Sa robe jaune d’or sous une pèlerine brune qui ressemble beaucoup à la mienne. Assise à la table de maquillage, j’ai l’impression de ne plus pouvoir bouger. Il s’avance vers elle, lui prend avec tendresse les mains dans les siennes.
Mon visage tout nu, pas maquillé, me rend à la fois vulnérable et ardente. Si je ne suis plus la matrice des cerfs-volants, je serais la matrice des situations amoureuses.
" Chiara, dis-je en me regardant dans le miroir comme si je vérifiais ma coiffure, veux-tu être plus que notre guide ?
Bien sûr, répond-elle dans son délicieux accent.
Wilhermine, tu es incorrigible ! " me lance l’homme avec un faux air de sévérité.
Je lis dans son regard la convoitise qui déjà lui tient lieu d’extase
" Wilhermine, quel joli nom, me dit-elle en me caressant furtivement l’épaule. Moi, je suis Chiara. Je suis là pour vous servir. Voulez-vous, Madame, que je me mette nue ?
Ce soir, Chiara, dis-je sans la regarder, tu porteras ce masque-ci, tout tissé de fils d’or. Tu seras ma monture. "
Et je ris aux éclats. Un sourire d’une indescriptible impudeur zèbre le visage de Chiara pendant qu’elle se dévêt complètement. Je la vois dans mon miroir. Un désir inonde et pulse au plus profond de mon ventre mais j’ignore de quoi...
Frederika Fenollabbate