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Fiction (extrait)
Editions Ronce Noire, Paris, 2003

La maîtresse des cerfs-volants (extrait 2)

Ma main crispée sur le socle jaune, je m’apprête à veiller. Je sais qu’en cette nuit d’orage ne me viendra pas le sommeil trouble. Pas de rêves déchirés de cauchemars et de merveilles ; somme moins prolongé que mes amoureuses insomnies. Je ne vais pas dormir du tout. Fenêtres fermées dans la chaleur moite, étouffante, le vent reste au-dehors. Laisse tranquille mes candélabres allumés. Le socle jaune crisse déjà entre mes doigts qui se sont crochus. Il est trop tôt pour que résonnent les bruits de porcelaine froissée que l’on dérobe un instant à la matière qui pour rien s’affole. Ma main est une piscine glauque où viennent tremper les démons de la nuit. La tombe de la vivante est loin. Je l’ai laissée loin derrière moi pour descendre dans ma cave veiller le mort. Les prises électriques, les monceaux de câbles, avec soin enfouis dans de gros sacs poubelle, attendent dans leur emballage. Fiers. Je suis seule. La profondeur de la nuit m’appartient toute. J’en suffoque. Je halète comme une femme prise en orgasme. Et je suis si troublée que je me demande si l’homme allongé près du socle que j’empoigne est mort ou... endormi. La fenêtre avec son centre de lune, prête à me déchirer plus qu’il ne faut. La lune est plus forte que l’orage si violent. Elle me fait pleurer tous les hommes, toutes les femmes que je n’ai pas aimés. Ils et elles se comptent par milliards, chacun. La panique se dispute avec la jouissance. La lune risque fort de ne plus être mon amie. Répudiée de l’Horreur et du Mystère, où irais-je ? Le ciel mangé par les étoiles de fer crisse dans ma chair plus fortement que le socle dans ma main. Un éclat jaune, porcelaine ou fer oxydé, en forme de triangle, s’incruste à la tempe du dormeur. JE LUI CROQUE LA BOUCHE. Elle est froide. Je ne sais pas s’il est mort ou vivant, endormi, épuisé, trop rêveur, ange entre mes doigts devenus d’air, trop adorateur pour l’activité ou la passivité. Je choisis de le mordre à la lèvre, encore et encore. Et puis, le silence s’abat. Dans ma gorge, sa lèvre est une caresse exquise que je mange. Plus je la mange et plus elle me caresse. Je me dis que la mort, ce doit être comme ça. La terre lourde de pluie. Je sens mon enfant nouveau-né s’agiter, prendre consistance. Un cerf-volant, le plus beau, moi qui le pensais le plus laid, s’élève. Le jardin se couvre de cris. Le cerf-volant à la couleur bleu nuit. C’est le plus redoutable. Je n’ose pas dire qu’il me fait peur. Moi qui pourtant d’habitude n’ai pas honte d’elle. La peur est mon meilleur vêtement. Un habit cottes de maille à la sensibilité impeccable. Je traverse tous les dangers avec lui. Je suis devenue la peur elle-même. Je n’ai plus rien à craindre. Le cerf-volant devient plus fort. Il casse la fenêtre. Pénètre la chambre mortuaire. Il s’échoue à mi-corps du dormeur. Le mort ouvre un œil. Et puis l’autre. Aurais-je oublié de le tuer hier ? Le cerf-volant bleu nuit que je n’avais pas aimé, a survécu quand même à mon insouciance, à ma rage. Peut-être étais-je trop occupée ailleurs, à surveiller le feu de mon écran... Ni homme ni cerf-volant ne sont détruits. Tant mieux ! Je crie. La lune est passée devant la fenêtre.

Frederika Fenollabbate