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Fiction (extrait)
Editions La Musardine, Paris, 2000

Apolline Francoeur (extrait 2)

" Je ne sais plus au juste de qui il s’agissait, dit-elle en détournant la tête.

" Pour moi, tu comprends, ils se sont mélangés ; ce sont toutes mes créations chéries, mes enfants adorés, retournés à leur stade larvaire dans l’inépuisable chaos en fusion. Enfin, il y en avait un, ou une, à qui j’ai enfoncé les doigts dans la gorge. Pour avoir le silence, la tranquillité. Ce n’est pas facile d’avoir la paix dans ces moments là ! Ils se débattent beaucoup. Ils ne peuvent pas mourir d’un seul coup. Il leur faut du temps. Ils luttent férocement. Ils s’agrippent. Ils s’acharnent. Je ne sais pas si tu peux imaginer jusqu’à quel point ils trouvent jusqu’au dernier moment l’envie de continuer, de continuer à bouger, à lutter, à respirer. Même s’ils ont déjà reçu plusieurs coups de couteau. Cette vigueur qu’ils peuvent avoir à ces moments-là ! C’est effroyable... ”

Elle se tut un moment et Xan n’osa pas bouger. Elle était si près de lui que, même sans tendre la main, il la touchait presque. Leurs contours invisibles se frôlaient. Xan vit que le coin de la lèvre supérieure de Camille se relevait par saccades. L’entretien, faudrait-il qu’il s’interrompe ? Mais le visage de Madame Delfé, sublime doctoresse, vint une seconde l’effleurer...

" Encore, dit-il en toute simplicité. Je suis ignare. Toi, qui sais, explique.

-  Je le poignarde. Il est attaché. Debout. Contre un pilier. Je lui troue la poitrine. Ses bras sont libres. Je lui ai seulement lié les pieds et le dos, contre l’arbre. Je n’ai pas attaché les mains. Pourquoi ? Tu ne le devines pas ?

-  Le temps pressait. Il te fallait aller très vite, tu paniquais un peu. Tu avais peur qu’on te surprenne. Tu percevais que le jour allait se lever. Tu disposais encore d’un peu de temps mais tu ne pouvais pas trop t’attarder. Tu entendais les premières voitures, au loin, qui reprenaient leur trafic et... "

La jeune fille l’interrompit par un éclat de rire. Xan l’observa, soudainement redevenu silencieux.

" Pas du tout, mon cher. Tout le temps était pour moi. Si je ne lui ai pas lié les mains... ah ! mais... c’était juste par plaisir.

" J’ai tendu la main vers sa bouche. Est-ce qu’il a compris ce que je voulais lui faire ? Je ne le pense pas. Pourtant, tu vois, il s’est mis à me mordre sauvagement les doigts. Alors, j’ai continué de plus belle. Et je lui ai mis tout profond les doigts dans la bouche. Je lui avais déjà troué les poumons avec les coups de couteau que je venais de lui donner. Bref, maintenant, imagine ma main entière tout au fond, dans sa gorge. Lui, je dis lui, c’est peut-être elle. Qu’importe ? Il perd conscience à ce moment. Ses bras s’agitent dans tous les sens mais ce ne sont pas des mouvements normaux, contrôlés. Essaie de me suivre. C’est plutôt des gestes mécaniques. Mais qui veulent me vaincre, faire revenir la vie. D’ailleurs, voilà ! Il reprend conscience ! C’est à peine croyable. Pourtant moi je sens qu’il est en train de mourir. Ça se sait, vois-tu, ces choses. Je ne sais pas comment te le dire mais... je le sais. Pourtant, il est encore là. Son cœur, encore, il palpite. Tu l’entends, Xan ? Il crie, oui, il crie : « Pourquoi ? ». Mais oui, pourquoi ? Je pense alors qu’il va peut-être me le dire. Il le sait sans doute puisqu’il est en train de crever et que c’est moi qui le fais mourir ! Je m’approche encore, me serre, me frotte contre lui. Le sang de ses blessures s’échappe. Il me colle sur la peau, englue mes vêtements qui se plaquent contre moi, me glisse dedans, partout, me glace, m’énerve -il y en a trop !- ça m’excite. Ma main, là-bas dedans, s’agite et se cramponne... ”

Tout le visage de Xan affichait une tristesse effroyable. Mais il devait s’obliger à continuer, se forcer. Ses quelques entrevues avec le docteur Delfé lui donnaient une vigueur nouvelle, du courage, de l’audace, le souci avant tout de ne plus fuir, de toucher le fond absolu.

" Je m’excuse, murmura-t-il, je sais que c’est dur pour toi mais tu dois continuer. "

Et cette phrase lui revint comme un boomerang en plein visage. La vérité, pensait-il, il la lui devait.

“ Camille... Camille... Je t’aime ”, dit-il.

Il se fichait de savoir si les gardiens l’avaient entendu ou pas. Pour lui, il n’existait plus qu’elle au monde. Toujours debout devant lui, elle se remit à parler :

“ Il se débat mais il n’a plus de vraies forces. Et alors, je passe à autre chose. Je lui libère le gosier. Je sors ma main, je reprends le couteau et je lui tranche la gorge. Il essaie encore de crier. Et je me demande : « Mais comment il fait ? » Il a les poumons perforés, la gorge presque coupée en deux, les sons sortent comme des bulles qui crèvent. Mais il prononce encore : « Pourquoi ? Pourquoi ? » Ça me bat les oreilles. C’est une cantilène qui me fascine. Elle me satisfait si pleinement, cette question. Oh ! si tu pouvais comprendre.

-  Je peux comprendre malheureusement, murmura Xan. J’aimerais tellement ne pas comprendre. Mais je comprends, je t’aime.

-  Mais non, mon ami, tu ne comprends pas !

-  Je t’aime...

-  Puis il est pris de convulsions. Les convulsions s’accentuent, sont de plus en plus rapprochées. Je suis prise dans ce bras-le-corps, ces tourbillons, ces spasmes... Je ne comprends plus ce qui m’arrive. Quelle folie ! Je ne suis plus Camille. Tu crois que je suis folle ? Je ne suis plus humaine mais ces morceaux organiques qui sautent et qui giclent sur moi. Je les deviens. Je suis extra-humaine. Je suis les volutes folles des bras, les tourbillons de la chair ensanglantée. Je SUIS ces traînées de sang. ”

Ce fut à cet instant qu’autour de Xan, les murs du parloir devinrent si blancs qu’ils se mirent à briller. Il lui semblait palper presque cette blancheur inconcevable qui les enserrait tous les deux. Dans les serpentins immaculés, mélangés étroitement l’un à l’autre, ils tourbillonnaient. ÊTRE extra-humain et c’est à cet instant précis où ça meurt tout à fait, se dit Xan. Et la blancheur aveuglante où le plongeait la perte de conscience se troua tout à coup d’une vision majestueuse et horrible, d’une percée. Xan, le spécialiste des hexagrammes, avait le pouvoir de discerner, sous les nuages et le ciel gris, le bleu intangible de l’oxygène, du Temps. Mais, sous la blancheur de son évanouissement actuel, c’était l’écarlate des meurtres de Camille qu’il embrassait. Elle était les membres déchiquetés, les organes perforés, la peau et les nerfs lacérés.

Tout à coup, il plongea dans la mer toute rouge qui, du fond, creva la surface et vint l’aveugler. Le monde devint noir brusquement. Et, devant les yeux de Xan, Camille Stellet se disloqua à son tour dans les airs.

Frederika Fenollabbate