Unique, unique au monde, l’Alice... et follement vierge dans mes bras.
On peut penser que la vie dure et extravagante que j’ai menée ne m’a pas accoutumé à caresser un corps de femme avec toute l’aisance requise, que je suis rude, que le grain de ma peau est grossier et mes manières peu courtoises, que je trouve ma charpente rugueuse, dangereuse, pour la peau si fine, pour les membres si délicats d’Alice. On peut le penser si on veut. Je ne m’en formaliserais pas. Pourtant, ce n’est pas vrai.
La guerre m’a donné une seconde nature : l’art de la fuite, de l’esquive, de la dissimulation ; le plus difficile étant d’être efficace tout en disparaissant des yeux d’autrui. J’ai dû apprendre à me faire aussi petit que possible. J’ai dû atteindre le degré zéro de la chair. L’action que je mène le mieux dans la vie est filer. Filer aussi bien comme on dirait d’un lapin que d’un fil.
De là, toutes mes difficultés pour appréhender le corps d’Alice.
Je tourne autour d’elle sans vouloir la toucher. Savoir qu’elle me voit me fait mal et je m’arrange pour me nicher derrière son dos. Le lit n’est pas une partie de plaisir mais de cache-cache. Ma présence est toujours trop marquée. Je m’esquive. Je suis niais. Je ne désire que lui filer entre les doigts.
S’il y avait eu en face de moi ce soir-là une femme accomplie, avertie de la chose et pratiquante, j’aurais été confronté à un trésor presque tangible d’expériences, de sensations. Bref, j’aurais trouvé une véritable présence. Le mode sensuel de cette femme et mon art de la fuite seraient entrés en concurrence. Et, avec un peu de tendresse et de bonne humeur concertée, un certain équilibre aurait été atteint.
Tandis qu’Alice est le vide. Aucun réservoir d’images érotiques n’est en sa possession. Vide comme un champ, comme un désert, complètement exposée à la vue, sans les cachettes et les détours que forment l’expérience et le savoir-faire. Alice n’est pas un terrain de bataille propice. Avec elle on est à découvert, offert à l’ennemi. Comme moi elle est insaisissable, mais l’avantage qu’elle a sur moi, c’est qu’elle n’a pas appris l’art de la fuite. Elle l’est. Il est inscrit en elle et l’inscription de cet art est justement qu’il n’y a rien de marqué sur Alice. Par conséquent c’est elle-même, dans son intégralité et rien que cela qui le désigne.
Frederika Fenollabbate