Depuis que je te connais enfin, une fois tus entre nous tous les orages, que la confiance nous permet de nous voir tels qu’en nous-mêmes, je ne crains plus la course folle du temps. Je ne crains plus d’avoir un jour des rides. Avec plaisir j’imagine mon vieux visage futur, presque impatient déjà de se savoir alors caressé par toi qui l’aimeras jusqu’en ses rides. Lorsque je serai très vieille, et que tu promèneras ton doigt sur l’une d’elles, sur mon visage sillonné, je penserai aux moments de notre jeunesse, toutes les nuits splendides accumulées.
Elles viendront, tandis que ton doigt, ton doigt si blanc, onctueux, tellement aimé, passera, impitoyable comme tu le fus toujours, toi, cruel de vérité, passera sur chacune d’elles ; ce sont nos nuits, une à une, qui viendront me caresser.
Le temps est une souffrance pour ceux qui ne savent pas la consumer.
Avec toi, comme j’apprends bien à me consumer ! Mais je ne sais par quel miraculeux artifice, plus je me dépense entre vous, par notre travail de vivre, ensemble, décuplé et plus ma face, mes postures, la fraîcheur de mes idées, ma spontanéité et mes déroutes aussi deviennent juvéniles, rayonnantes, étincelantes.
Comme si le Temps se renverse.
Et le Temps, Vase immense et souverain qui contient tous les actes, en se renversant, redispose les choses si étrangement ! Et plus je t’aime et plus je l’aime, lui. Mais ce mot n’a rien à faire ici. Si je l’emploie, c’est que nul autre de meilleur jusqu’à ce jour n’a été trouvé. L’encre doit alors bien s’y résigner. Car elle sait que, de toute façon, elle n’en trouvera pas d’autre. Force lui est de s’y soumettre.
Savez-vous ce qu’il arrive quand mon encre se soumet ?
Elle embellit, croît, devient plus acérée et vraie encore. Moi, je deviens un palais avec toutes ses issues battant aux quatre vents, ouvert. Je dérape, je flanche, me redresse et oscille. Je suis folle de peur, d’excitation parce que l’inéluctable se dessine si clairement que je fais semblant de ne pas le voir.
Il est tellement bon.
Je me dis : non, je rêve.
Je m’embrouille. Par peur de ne pas être éveillée. Je fais des histoires, je panique et hurle. Et puis, il vient. Il me dit : « Arrête ! Tu ne vois pas qu’il est comme toi ? Tu ne le sens pas, lui aussi, t’aimer ? » Et mon encre, ma fidèle, sait tellement bien se résigner, me mouillant à tous les torrents de nos vies entremêlées que maintenant, maintenant que nous nous connaissons si bien, je n’ai plus peur de rien. Le passé, je le jette.
Sa main brune sur ta main blanche,
Vos jambes entrecroisées,
Mon souffle dans le tien,
Sa parole dans la tienne et la mienne abreuvées, tu es tous les sexes et on s’embrouille et on les vit tous. Je te rencontre en plein cœur... Aussi bien quand tu portes ce verre à tes lèvres. Quand tu ris. Quand tu parles. Quand ta main se pose sur son ventre et que ta langue me caresse. Quand tu pars. Même dans l’absence je te rencontre en plein cœur. Dans notre nudité de toujours, par la nuit généreuse et cruelle qui désarme et met à nu. Dans nos êtres devenus des liquides où nagent les noyaux de toutes les pensées des mondes.
Tu m’as fait très mal et tu as blessé celui que j’aime. De ces deux douleurs, je ne sais pas laquelle m’a meurtrie le plus.
Je me réveille en pleine nuit et me redresse en criant comme si on allait me tuer. Ange de beauté, comment tu as pu trahir l’amour ? Que tu nous anéantisses, lui et moi peu importe mais pas l’idée que je me fais de l’amour ! Mon absolu, tu l’as renié. Je reste sans voix et lui, lui... il pleure. Je me sens mourir. Je le supplie de me confirmer que je suis encore en vie. Nous nous prenons dans les bras et, ensemble nous commençons à descendre, descendre dans la désolation qui lave de tout, dans le vide spectral de toi, les limbes de la mort.
Je tombe malade et reste au lit longtemps. Je ne pleure pas, je réfléchis. J’ai toujours été double : moi vivante et moi morte en moi-même pareillement. La partie morte était le guide et le miroir de la vivante. Et cette partie, je l’avais mise en toi. Maintenant, ange terrible, maintenant que tu sembles pour de bon parti, les morceaux du miroir peu à peu se recomposent. Le miroir me revient... mais tout enrichi de toi. Tu es vivant et jeune à jamais. Comme la désolation est belle !
De loin en loin cependant quelques signes de toi nous viennent. Tandis que, pour lui et moi, le désert peu à peu commence à se repeupler. Parce que jamais nous ne t’avons haï. Ici, dans le pays de la pureté de l’être, la haine n’existe pas. Alors, la vraie vie peut renaître.
Tu pleures entre nous deux... Comment j’ai pu vous faire cela ? Tu l’as fait pour qu’on vive encore mieux cette chose entre nous que je préfère ne pas nommer. Mais ne me fais pas parler davantage de cela. Mon encre se refuse à ce souvenir. L’important c’est que c’est à ce moment que la désolation s’est muée en une luxuriance qui n’avait jamais été aussi pure, que le balancier à oscillé à jamais de la mort à la vie. C’est là qu’est venue la vraie confiance.
Parfois, il se trompe ; il me caresse en croyant te caresser, ou l’inverse, peu importe. Je n’ai plus de limites quand se mêlent les mains, les langues. Quand tous les repères, toutes les démarcations, la pudeur tombent, je ne tiens plus sur mes jambes. J’oscille, je vais flancher et mon corps, se penchant tantôt sur l’un tantôt sur l’autre, nous fait tous osciller. La nacelle tangue. Mais, soudés ensemble, on ne peut pas tomber. Comment tomber quand on plonge au cœur de la coupe du Temps renversée, là où le bas et le haut se rejoignent ?
Ses jambes dans les tiennes et ton sexe sur le mien.
Comme les corps, dans cette étreinte où, noyés et renaissants, la matrice du monde nous atteints, les corps tout bêtes ne savent plus se reconnaître. Alors c’est par notre pur dedans que nous nous unissons, vos visages dans le mien.
Il te caresse et tu es sur moi et il me semble devenir la déchirure de l’instant.
Est-ce pour cela que je désire mourir en vous ?
Etre à jamais la déchirure de la jouissance.
Mais pourquoi est-ce que je parle de mourir ? Il est temps que je me comprenne moi-même. L’inéluctable, c’est la vie. L’encre tout à coup bondit. Le corps frémit, exulte. Le sang, le sang qui fouette les oreilles, scande sous la peau ceci : la mort n’est jamais que l’envers de la vie. Je vis, je vis...
Frederika Fenollabbate