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Fiction (intégrale)

Raccord Cut

Pablo, allongé près de moi, regarde dans le vide, l’air absent. Cet air un peu triste d’après l’amour. Après l’amour, moi, je ne connais pas ces états d’âme qui laissent un peu désemparé. Cela ne marque pas une coupure, un aparté dans ma vie. L’amour, j’ai l’impression de baigner dedans...toujours. Je me suis remis à lire un livre sur l’envers des choses, de ce qui les créée, en secret. J’aime explorer tout ce qui est caché. C’est pour cela sans doute que j’aime tellement l’amour. Ce livre m’aide justement à comprendre un peu ce qui m’arrive depuis ces derniers mois, cette chose si intense et exaltante qu’elle m’affole presque. Cette chose... entre Pablo, Adrien et moi. J’adore ma chambre au style étrange où le volupteux se mêle à l’étude, scandaleusement. La bibliothèque noire aux lotus roses. Les dragons. Les bijoux de cristal autour du miroir de la coiffeuse. Le grand bureau couleur noisette. Avec la machine magique, les fleurs. Les plumes, celle d’or et celle de paon... Sur nos peaux nues, les ampoules colorées crééent des ombres fascinantes. J’entends Pablo bouger. Il joue avec son téléphone. Cette fois encore et ce, depuis que nous le connaissons, Adrien, par la pensée, s’est trouvé dans le lit avec nous, au centre de nos caresses. Un jour nous étions rentrés à midi, d’une nuit passée avec lui. Et Pablo et moi ensuite avions fait l’amour en jouant avec la chemise d’Adrien. La bleue électrique, sa préférée, qui lui va si bien. Je l’avais prise en partant, pour la laver. Je suis aussi sa lavandière. Il est presque vingt-et-une heure. Nous n’avons pas vu Adrien depuis deux jours, c’est beaucoup, il nous manque. Tout à coup Pablo me demande si je n’ai pas envie de le voir. Je dis oui et il appuye sur la touche du téléphone. Nos rendez-vous sont toujours pris ainsi, la nuit, au dernier moment. Adrien n’appelle et n’est visible que la nuit. Adrien ne vit que la nuit. Comme son premier coup de fil qui m’avait tirée du lit, on venait de faire sa connaissance. Alors, somnolente, nue dans le couloir, j’avais écouté sa voix qui disait : "Je pense à vous, je pense à vous." Ce "vous" étant Pablo et moi. Il aimait répéter cette phrase et dans le noir j’aimais l’écouter... Lui, le Lutin, ainsi que, depuis le début je l’ai surnommé. Pour sa blondeur cendrée, sa présence presque pas charnelle, ses yeux de malice et de rêve. Mais surtout je crois parce qu’il m’évoque l’ailleurs, un ailleurs qui est aussi mon territoire, parcouru sans cesse et qui m’échappe... Pablo est brun, avec des yeux noirs magnétiques, sourcils en bataille. Une grande puissance sexuelle l’anime. Maintenant, ils se parlent, je continue à lire. C’est difficile et exaltant d’aimer deux hommes, je ne sais pas encore pourquoi dans le fond, deux hommes qui eux aussi entre eux s’aiment... Difficile et exaltant parce que sans aucun doute là se tient le secret et l’essence de l’Amour. Les paroles et les rires de Pablo se mélangent aux mots de mon livre où il est question de l’Alliance comme brisure de l’ordre préétabli, comme brèche faite au monde clos, connu, l’ouvrant sur l’infini. Et dans la suspension du vide, de l’absence, la temporalité pure, faire place à l’un, en soi. Par le passage dans le vide originel, la venue de l’Autre se créée. Cela s’adapte à Adrien parfaitement ! Il a ouvert entre Pablo et moi la brèche dans notre plénitude ultra-jouissive où nous baignions depuis des années. Avec Adrien, en plus de cela, un processus nouveau s’est enclenché. Je ne pourrais pas l’expliquer, seulement la décrire, cette nouvelle modalité de l’amour entre Pablo et moi, un amour déjà infini qui, par cet être nouveau, curieusement, grandit encore. La décrire de mille façons différentes. J’entends les blagues de Pablo fuser au téléphone mais je ne lâche pas encore mon livre. Il parle du manque, comme surplus d’être. Une part du monde doit sans cesse nous échapper, être mise au secret, “sacrifiée”. La création, en tout, (et la vie n’est que création perpétuelle) n’éclôt que par le vide, le retrait, l’exil. Je connais ces états douloureux de vide, cette traversée du désert où je dois quitter toute ma littérature déjà produite, ma façon de voir les choses, ma conception du monde, de l’amour, de moi-même, le terreau propre de ma vie, m’exiler de ma matrice d’écriture pour que, nue et abandonnée de tout, je mute une nouvelle fois, avant de commencer un nouveau texte. Et ce fut à cette période que je dus vivre les premiers mois de notre amour, plus fragilisée que jamais, déboussolée, redevenue totalement démunie, susceptible, un peu idiote, sans la magie opératoire de l’écriture pour me faire mieux comprendre ce qui m’arrivait mais au contraire percutant toute la nouveauté de la situation en plein corps, souffrant pour rien, retournant le bien en mal. Et un jour je lui avais dit : « Adrien, je t’aime trop, je ne peux plus te voir. » Mais nous avons continué de nous voir... Là, je ne sais toujours pas où ils en sont tous les deux au téléphone. Pablo gesticule beaucoup maintenant dans le lit. Continuer ma lecture devient impossible. Je pose le livre sur le lit, près du gros godemiché noir qui vient d’être utilisé. La plupart du temps, on n’entre dans mon vagin que par le gode. J’aime tenir dans ma main le phallus chaud de Pablo pendant qu’il enfouit en moi le gode. La force et l’amour de Pablo me fouillent alors le ventre pendant que je regarde et touche son phallus et j’adore ça parce qu’il ne disparaît pas à mes regards et aussi parce que je sens que pour lui, il ne se coupe pas du reste de son corps. Parce qu’alors ce qui fait fusion entre nous est en dehors de nous, nous dépasse... J’adore aussi quand, le brandissant devant le visage de Pablo, je le lui fais lécher, suçoter... Bon, je pars me rafraîchir dans la salle de bain. Moi sous la douche, Pablo entrouvre la porte et me dit que nous allons chez lui. Comme nous sommes heureux ! Pendant que Pablo s’habille, j’imagine Adrien, dans sa chambrette, enfiler son tee-shirt et son slip noirs. Assise devant la coiffeuse encombrée des boîtes de bambou et de bois ouvragé contenant les pots de cosmétiques, je me maquille, avec toujours le même doux plaisir pris à ce rituel. Pablo, tout joyeux, me signale que de la neige s’est mis à tomber. Il est presque vingt-deux heures trente quand on monte dans la voiture ; j’ai regardé la montre sur le tableau de bord. On commence l’errance, faisant des crochets pour trouver le tabac, avant de traverser la Seine puis il y a une autre halte à une épicerie, à Bastille, pour le whisky. Pablo trouve vite où garer la voiture, et prend la bouteille d’alcool. Le froid est vif. La neige tombe encore, bien compacte. Je serre autour de mon cou mon boa de fourrure rose, mon agneau du Tibet adoré, seule note de couleur dans mes habits totalement noirs pour cette nuit. Avant de monter, j’ébouriffe les boucles de mes cheveux noirs bleutés. On monte l’escalier étroit aux murs pervenche. Pablo parvient au sommet le premier et s’engouffre dans l’appartement. Comme il me reste encore quelques marches à monter, la tête d’Adrien dépasse du seuil pour me regarder. Mais oui mais oui, je suis là... Et on se met à nous embrasser... Adrien embrasse à merveille. J’adore aussi les regarder se rouler des pelles tous les deux. Pablo me dit que cela l’excite aussi beaucoup de nous regarder faire cela, Adrien et moi. “ Vous êtes très jolis ”, me dit-il souvent. C’est toujours merveilleux, cette circulation, cette fluidité entre nous dans l’amour et le désir qui décuplent les sensations, les émotions ; de voir leur amour entre en résonance avec mon amour pour Pablo et mon amour pour Adrien. Et cela créée des spirales où tout s’exacerbe, se démultiplie. Qui suis-je ? Alicia, Pablo, Adrien ? Je ne suis pas plutôt ce courant qui passe entre nous trois, comme ils le sont eux aussi, ce clignotement d’être où chacun irradie et s’évanouit en même temps ? Avant de s’asseoir, on déballe les provisions, le tabac et l’alcool. Sur de la musique endiablée, on se met à parler, fumer et boire. Être tous les trois, c’est se sentir plus vivants que jamais. Non pas une bulle fermée sur le reste du monde, une cellule repliée sur elle-même mais au contraire un lieu privilégié, une nacelle propice à tous les rayonnements. Cela corrobore ma conception de l’amour, non pas un mélange où les personnalités se diluent, communauté illusoire, mirage des fusions fausses, recréation des cellules familiales. Mais au contraire l’intensification de la solitude, je veux dire de la singularité propre où, au contact de l’autre, on se découvre soi-même en même temps qu’on le découvre lui. Cela correspond à ma conception de la jouissance, où l’on se donne véritablement à l’autre justement parce qu’on s’abandonne, par lui, à la jouissance. Et ce que je leur donne naît dans l’instant même où cela éclôt... C’est une nouvelle Alicia que ces deux hommes, à chaque instant, font naître. Qui naît par leur amour entre eux et par l’amour de chacun d’eux pour moi, par mon amour pour chacun d’eux, par mon amour de l’amour entre eux. Et mes baisers avec lui se prolongent lorsque je le regarde embrasser Pablo. C’est déjà tellement magique et fascinant que nous ne voulons pas, tout en ne désirant que cela, nous toucher davantage. Le pouvons-nous ? Si intimes, si intensément érotiques, le toucher de la peau, l’odeur de chacun, l’émouvant follement sensuel des mains, (ses mains m’apaisent et me galvanisent tout à la fois, très douces et moelleuses ; Pablo aussi les trouve belles, elles lui font penser à la “ main ” de Wittgenstein), la beauté de la bouche et des langues, les regards tout d’amour. Les paroles sur notre amour, notre invention commune, la Passion inédite (jamais personne ne s’est aimés comme ça !) nous font aussi jouir follement. Ma culotte se trempe comme les larmes coulent sur les joues d’Adrien et comme les yeux noirs de Pablo brillent fort. Il y a eu aussi bien des obstacles. Durant une année entière. C’était dû, je crois, au décalage entre la passion subite, immédiate et le peu de connaissance que nous avions de chacun. Chacun a sa nature tourmentée qui entre parfois en conflit avec celle des autres. Au début de notre vie ensemble, Pablo et moi avions traversé aussi cette période de réglage, d’apprentissage. Notre fragilité, quand elle était mise à mal nous rendait colérique (moi), froid (Adrien), absent (Pablo), en tout cas cruels. « Tiens, il est deux heures et demi », dit tout à coup Adrien. Ensemble le temps passe vraiment très vite, tourbillonne presque sur lui-même. Ce ne sont plus des grains s’écoulant un à un. Mais un liquide, aussi fluide et rouge-passion que le sang dans nos veines. Nous allons au Queen. Le barman nous accueille en me faisant un large sourire. Il nous connaît bien. Et il sait qu’il va bien s’amuser... Après quelques danses et plusieurs verres, Pablo et Adrien se mettent à s’embrasser. Debout devant eux, j’ouvre discrètement leurs braguettes pour m’emparer de leurs sexes que leurs chemises recouvrent. Adrien glisse sa main, profond, dans mon soutien-gorge, quitte les lèvres et la langue de Pablo et, la bouche encore ouverte, la colle sur la mienne pour m’embrasser. Je tiens toujours un sexe dans chaque main. Je les branle avec délice, dans les vapeurs d’alcool et les épaisses volutes de fumée. Le barman, ange gardien discret, me lance des regards parfois et laisse faire... Demain, demain, je serai fracassée. Moi, le rat de bibliothèque, je ne lis presque plus. Ma maison naguère si propre et ordonnée connait des lendemains de désordre infâme où, entre les stores vénitiens d’argent et le lit, les cendriers déversés sur le parquet, conversent pendant des jours avec les pinces, le gode mais aussi avec mes livres et mes cahiers... Le désir est à son comble mais nous sommes encore trop gamins devant ce nouvel amour pour avoir envie de tout de suite le concrétiser. Il est quoi ? Presque sept heures. Qu’est-ce qu’on va faire ? « Il y a une after au Batofar » , dit Adrien. Sept heures du matin. Le temps maintenant a atteint sa vitesse de croisière. Il n’y a plus à lutter contre lui, même si l’envie de le retenir est toujours aussi forte. Il n’y a qu’à se lover dans le temps, dans le passage, devenir soi-même la nuit, et la poursuivre, encore et encore. La nuit comme seul guide de l’errance. La nuit, insaisissable et qui pourtant s’offre à la saisie à chaque seconde, comme la caresse qui parcourt la peau sans l’atteindre, mais toute vibrante des pulsations les plus intimes. Et c’est ça, être ensemble, lovés dans une caresse perpétuelle et mobile, caresse invisible devenant un vaisseau d’errance... En route alors pour la petite péniche rouge. La petite voiture longe les quais de Seine, Pablo au volant, comme toujours. C’est vraiment beau. Le jour commence à poindre mais ce n’est pas le jour. Ce n’est qu’une coloration différente de la nuit. Adrien, assis à l’arrière, avance la tête et on se met à s’embrasser. Le baiser sous le tunnel, Adrien et moi, pendant que Pablo nous conduit, dans une confiance et un abandon absolus, une pénétration réciproque, parfaite, tendre mais aussi sauvage, j’aimerais ne jamais l’oublier... En dansant, j’ai l’impression d’être liquéfiée, fondue dans la musique et dans les mouvements des autres danseurs. Je m’y sens aussi bien que devant l’écritoire, bien que ce soit d’une modalité différente... Et, quand on est sorti le soleil brillait. Mais il peut faire ce qu’il veut, le soleil. Pour nous, c’est toujours la nuit. Il est midi, nous allons déjeuner. À Chinatown. Notre nacelle continue à voguer. Le dessert : du nougat tendre au sésame. Le repas finissant, Adrien dit qu’un bon écrivain parviendrait à restituer toutes les diverses émotions de cette soirée, que l’écriture permet ce genre de choses. Je lui demande : “ Qu’est-ce qu’il dirait ce bon écrivain ?
-  Il dirait, répond-il tout à trac, que c’est l’histoire de gens qui n’ont pas envie de se quitter. Ils pensent faire une chose mais ils ne savent pas si elle va avoir lieu tout en se disant que ce n’est pas grave si cela ne se passe pas. Et ils partent dans une errance où n’ont lieu apparemment que des choses anodines. Ils transcendent leur fatigue pour aller jusqu’au bout, jusqu’au bout de la nuit. ” Nous nous sommes quittés en pleine avenue, au milieu de l’après-midi, sans prendre garde au soleil (les yeux bleus d’Adrien scintillaient) ni au froid (qui leur fait rougir à tous les deux les joues) comme si la nuit, îlot chaud et compact, désormais notre alliée, allait nous étreindre pour toujours... Ivre morte et morte de sommeil, me mettant soudain à tituber, je m’accroche au bras de Pablo pour rentrer à la maison. Pablo me regarde droit dans les yeux et me dit : « Tu sais, il n’y a rien de plus intime que d’aimer la même personne. »

Quelque semaines plus tard nous nous sommes retrouvés nus tous les trois dans le lit. D’abord, Pablo et moi avions dit à Adrien que nous avions envie de voir son sexe. Nous étions dans notre salon. Il baissa son pantalon et son slip jusqu’aux pieds, se rassit dans le fauteuil et nous continuâmes à boire, discuter et fumer comme si de rien n’était. C’était très excitant. Adrien était là, offert... Vers six heures du matin, il se leva pour partir, rajusta son pantalon et nous nous mîmes à nous rouler des pelles tous les trois ensemble pour nous dire au revoir. Il faut s’aimer parfaitement pour arriver à faire cela. Le désir alors monta. Pablo et Adrien allèrent dans la chambre et, tout habillés s’allongèrent sur le lit. Je passais dans la salle de bain pour me préparer et j’en ressortis nue sous un kimono de soie noire. Je les ai déshabillés l’un après l’autre. Puis je me couchais à mon tour. Adrien s’accroupit pour me lécher le sexe. Mon kimono s’ouvrit entièrement. Sous le regard ardent de Pablo. Je me tortillais en gémissant, c’était délicieux. Il me semble encore sentir, sur mes cuisses ouvertes, les mains si douces d’Adrien pendant qu’il passait sa langue profond dans mon sexe mouillé. Puis, il cessa pour m’embrasser longuement et Pablo commença à le branler. Les caresses folles... Tu ne sais plus qui touche qui. Tu es complètement perdu. Tu ne sais plus où tu es mais en même temps tu te dis que c’est vraiment là où tu dois être. Tu disparais. Et en même temps tu te sens exulter, palpiter dans un noyau. A un moment, Adrien s’allongea sur moi pendant que Pablo nous caressait tous les deux. Mais cette nuit Adrien ne me pénétra pas.

Nous nous sommes caressés souvent, seuls tous les droits, vibrants et déchirés, dans un lit.

Puis, plus tard... à l’aube, tu venais de partir, Adrien, tu étais dans un de tes plus mauvais jours de tourmente intérieure, la soirée et la nuit avec toi avait été exécrables, comme cela arrivait périodiquement, suivant tes états d’âme souvent impossibles et affreux... Je ne pouvais pas dormir, morte de fatigue et d’énervement. J’allais exploser. Et la tristesse allait étouffer Pablo. Je lui ai demandé d’appeler le médecin, qu’elle me fasse une piqûre de valium, moi qui ne prend jamais aucun somnifère. Pablo n’en fit rien, mais me dit : "Viens à côté de moi, on va se parler..." Ce fut cette aube-là que nous avons dû nous rendre à l’évidence : ne plus te voir. Ces montagnes russes, d’exaltation torride et d’ennui horrible que tu nous imposais régulièrement, finiraient par nous tuer ; et malgré toutes nos tentatives et notre amour, nous ne pouvions rien pour toi. Oui, nous avons dû nous rendre à l’évidence, l’évidence qui nous déchirait.

Adrien, le Lutin rejoignit pour nous le monde doux-amer de ses nuées.

Frederika Fenollabbate